Guido Albertelli

Hypnose ericksonienne

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Combien de séances? — 1

Une séance d’hypnose donne une inflexion différente à la vie, ouvre une direction nouvelles, des possibilités inédites. Donc en principe une seule pourrait suffire. Ce n’est assurément pas toujours la règle – mais parfois, c’est effectivement le cas. Je reviendrai sur cette question. En attendant, ces lignes reçues quelques semaines après une seule et unique séance:

Je voulais juste vous faire un petit retour sur notre séance.

Je ne vous cache pas que les débuts ont été très bizarres pour moi. Je n’ai jamais plus angoissé ni fait des crises de panique. Par contre, les premières 2-3 semaines, mon cerveau logique et rationnel cherchait comme à se forcer à avoir peur. Comme si une voix en moi me disait: “non, tu dois, avoir peur, t’as toujours eu peur, donc réagis… c’est pas normal, tu ne sens rien” .

…c’était assez impressionnant à vivre.

J’ai voulu donc attendre quelques semaines de plus avant de vous faire ce témoignage.

Aujourd’hui je peux vous confirmer que votre séance d’hypnose m’a guéri et m’a changé ma vie. 
Vous m’avez guéri 30 ans de souffrance, de douleur, et de peurs.

Vous êtes une personne incroyable.

Je vous remercie avec une immense gratitude.

Si je croyais que c’est effectivement moi qui ai fait ça, ma modestie en souffrirait. Mais, comme je l’écrivais la semaine dernière, le mérite revient à la personne elle-même. C’est elle qui fait le pas, auquel la séance d’hypnose ne fait qu’offrir l’espace.

«Erickson ne faisait pas de l’hypnose ericksonienne»

«C’est quoi exactement l’hypnose “ericksonienne”?», me demande-t-on parfois. On peut en effet bien être un peu perplexe devant la floraison d’étiquettes dans la nébuleuse aujourd’hui en pleine expansion de l’hypnose (de l’hypnose «de rue» à l’hypnose «quantique», en passant par les variantes «humaniste», «nouvelle», «conversationnelle», etc.). Mais il faut bien reconnaître que Milton Erickson lui-même ne nous aide pas beaucoup. Ce psychiatre américain, qui a profondément renouvelé la pratique de l’hypnose au 20e siècle, n’a jamais proposé de théorie de sa pratique. Il soutenait plutôt que pour faire ça, il faudrait une nouvelle théorie pour chaque thérapeute et pour chaque patient. Josick Guermeur, qui revendique un enseignement de l’hypnose ericksonienne «radicale, modernisée, au plus près de l’esprit de Milton H. Erickson» et auprès de qui je me suis initié à cette pratique il y a déjà bien des années, avait une formule que j’aime bien me rappeler: «Erickson ne faisait pas de l’hypnose ericksonienne».

Quand on demande à Erickson lui-même, comme dans la vidéo ci-dessous, ce qu’il recommande pour apprendre les techniques de l’hypnose, il commence par cette recommandation: «Développez votre propre technique, n’essayez pas d’utiliser la technique de quelqu’un d’autre», dont il résume l’explication par: «be your own natural self», «soyez vous-même naturellement». Pour conclure: «J’ai fait l’expérience d’essayer de faire les choses comme quelqu’un d’autre le ferait. C’est un gâchis.»

Reste que l’adjectif «ericksonien» n’est pas non plus synonyme de «au fond n’importe quoi», et que cette pratique n’est pas non plus tributaire de la subjectivité sans principes de n’importe qui. «Etre soi-même, naturellement» ne va probablement pas tellement de soi, ne renvoie pas à une conception bien naïve, et aussi potentiellement très vite abusive, d’une spontanéité «pure».

On peut donc indiquer un certain nombre de caractéristiques «ericksoniennes».

La première est soulignée par Erickson, dans la même vidéo: «Il s’agit d’un individu répondant à un individu.» Autrement dit, une pratique ericksonienne de l’hypnose ne repose pas sur des méthodes standardisées qu’on pourrait appliquer une fois qu’on aurait identifié le problème dont la personne assise dans le fauteuil serait un «cas». Il s’agit toujours d’une rencontre singulière, d’une relation particulière. L’approche ericksonienne se caractérise en conséquence par sa flexibilité, son adaptabilité aux besoins et à la personnalité spécifiques de chaque individu. Cela se fait d’ailleurs souvent dans une sorte de communication d’inconscient à inconscient. Je me souviens par exemple d’une personne me disant, à la fin de la séance: «Mais comment vous saviez que j’étais un navigateur, que c’est une partie importante de ma vie?». Je n’en savais rien, il n’en avait pas parlé. J’avais juste raconté l’histoire, que je n’avais jamais racontée avant, et qui était venue cette fois-là, des navigateurs Maoris prenant audacieusement le large pour découvrir, au-delà de l’horizon visible, les archipels du Pacifique. C’était à l’évidence la bonne histoire pour cette personne en particulier – et je n’avais même pas besoin de le savoir consciemment.

L’hypnose «ericksonienne» est ainsi dite «centrée sur le client». Ce ne sont pas les méthodes du thérapeutes qui ont un effet, produisent le changement, mais les ressources du client lui-même. Il s’agit de faire confiance à la sagesse de l’inconscient et de proposer «quelque chose» qui favorise les processus de découverte ou d’invention de possibilités nouvelles par la personne elle-même. Erickson postule que l’esprit inconscient est toujours à l’écoute, et que le changement peut se produire même sans que l’esprit conscient intervienne. C’est pourquoi cette approche est souvent qualifiée de «permissive», par opposition aux suggestions très «directives» de l’hypnose classique (le caricatural: «Dormez, je le veux», ou la «méthode Coué»). Il s’agit avant tout d’offrir à la personne un espace de liberté, condition de possibilité du changement qu’elle effectuera elle-même. Cela repose sur la conception spécifiquement ericksonienne de l’inconscient comme un «réservoir», ou un «magasin» de ressources, que l’hypnose permet d’activer.

Il en découle une autre caractéristique: si chaque personne a en elle-même les ressources pour changer, pour vivre «une bonne vie», la responsabilité, et aussi le mérite, du changement reviennent au client lui-même. Le thérapeute n’est en quelque sorte que l’occasion, tout à fait contingente, de ce changement, en facilitant l’accès à ces ressources.

Tout cela implique une utilisation créative bien particulière du langage, qui vise à s’adresser à l’esprit inconscient pour le mobiliser en direction du changement, de la guérison ou du développement de la personne. A la différence d’autres approches où le thérapeute reste essentiellement silencieux, ici c’est lui qui parle (après, évidemment, un premier échange où le client est amené à exposer, et clarifier, «ce dont il s’agit»). Mais il parle souvent de façon ambiguë, en utilisant des métaphores, en racontant des histoires, en proposant des suggestions indirectes. Par exemple cette séance où j’avais passé vingt bonnes minutes à décrire la débâcle printanière d’un fleuve en Sibérie (en allant puiser dans des souvenirs qui revenaient de loin, et d’eux-mêmes: Michel Strogoff, mes lectures d’enfance de J. O. Curwood…). Nous n’avions jamais parlé de tout cela, et je ne savais que très partiellement ce que je faisais, et je n’avais rien ajouté d’autre, juste laissé un temps d’intégration. A la fin de la séance, au sortir de la transe, la personne me remercie: «C’était super!».

Il s’agit ici, et c’est au fond le sens et le but de la transe, de toute la démarche, de contourner les résistances conscientes du client pour faciliter un état plus réceptif au changement. La souplesse, celle du thérapeute d’abord, qui invite celle de la personne qui vient le voir, avec la flexibilité et l’adaptabilité qu’elle rend possibles, permettent d’aborder de façon à chaque fois adaptée une grande variété de situations, depuis l’anxiété et la dépression, le manque de confiance en soi, jusqu’à des changements de comportement (par exemple: arrêter de fumer) et la «gestion» de la douleur.

Enfin, on sait que Milton Erickson était un personnage souvent drôle, qui aimait s’amuser. Et c’est aussi une caractéristique de cette pratique qu’il vaut la peine de souligner: les deux personnes impliquées peuvent prendre un vrai plaisir dans ce qui peut bien souvent ressembler à un jeu ou à une danse!

Un moment pour soi

En commençant, cet homme actif, à la vie bien remplie, sur tous les plans, exprime comme une plainte le sentiment récurrent «qu’il manque quelque chose qui donnerait du sens». En transe, il va retrouver celui qu’il avait été, plus jeune, «qui faisait des choses significatives pour lui», puis s’asseoir un moment au bord de la rivière, et regarder l’eau couler. Simplement. L’eau qui s’en va, en aval, et en amont l’eau qui vient. A la fin de la séance, il sourit, reconnaissant: «ça fait du bien de prendre un moment pour soi».

Mais pas pour se replier narcissiquement sur soi: en disant ces mots, il se réjouissait d’aller retrouver ses filles à la piscine, et de leur consacrer son week-end. Un moment pour soi pour sortir de la préoccupation exclusive pour soi, de cette agitation toujours inquiète.

S’arrêter, «ne rien faire», pour toucher, dans cette sorte de vide, la plénitude paisible qu’aucun faire ne nous offre jamais. Un vide qui est comme une source où la vie vient se désaltérer et se réinventer, sans aucun manque.

Toc, toc, toc

L’expérience de la transe, c’est apprendre à être là avec tout ce qui est, et ne pas être dérangé. Apprendre à cesser de lutter contre, de vouloir «gérer», pour découvrir qu’en étant simplement là, en faisant la simple expérience de «j’y suis», quelque chose tient, quoi qu’il arrive par ailleurs, que «j’y suis» ouvre un espace tranquille et stable. Et ça suffit.

Une petite histoire, en forme d’apologue:

Toc, toc, toc! On frappe à la porte. Vous vous levez de votre fauteuil, et vous courez ouvrir. C’est un importun, qui essaie de vous vendre quelque chose dont vous ne voulez pas, ou de vous convaincre de ceci ou cela, dont vous n’avez que faire. Vous déclinez, d’abord poliment. Il insiste, vous expliquez, vous argumentez. Il répond, vous finissez par vous énerver. Jusqu’à mettre fin sèchement, et fermer la porte. Ouf! C’est fini – et c’était exténuant.

Une autre fois: toc, toc, toc! Cette fois vous pouvez pas, mais vous criez, de l’intérieur, derrière la porte fermée: «Allez-vous-en! Allez-vous-en! Ça ne m’intéresse pas». Ouf! Vous avez pu «gérer» le dérangement.

Mais il y a une autre fois encore: toc, toc, toc! Confortablement installé, vous ne bougez pas du fauteuil. «Tiens, on frappe à la porte.» Et c’est tout. Ça suffit. Assez d’espace et de stabilité pour que le dérangement ne dérange pas.

L’expérience du changement

Il y a exactement dix ans, je vivais les derniers jours de ma carrière d’enseignant – maître de philosophie et psychologie dans un gymnase vaudois («gymnase» est un germanisme qui désigne un établissement secondaire supérieur, ce qu’on appelle ailleurs un lycée, avec des étudiants de 15-16 à 18-19 ans). «Il est temps pour moi de faire autre chose», avais-je écrit à mon directeur pour lui annoncer ma démission. Je quittais une vie de sécurité: un métier que je connaissais bien, que je pratiquais, je crois, plutôt bien, et dont l’essentiel – être en classe avec des jeunes, et leur transmettre des choses qui me paraissaient, et me paraissent toujours, importantes, qui m’avaient enthousiasmé quand je les avais découvertes, à leur âge; un salaire confortable; une retraite assurée. Mais je voulais vivre autre chose. Ou peut-être avais-je besoin de faire, pour une fois, quelque chose de très déraisonnable dans ma vie?

Cette nouvelle vie a commencé par une année sabbatique, qui m’a emmené au Portugal et en Corse, puis dans un long voyage, proprement initiatique, au Pérou, et enfin dans un vieux chalet, généreusement mis à disposition par des amis, dans les montagnes suisses. J’ai consigné les traces de cette expérience dans un blog. Et j’en ai tiré, en y ajoutant des fragments de mes carnets, un petit livre, que j’ai intitulé Ligne de fuite. (Ce livre est toujours disponible, au prix de 10 CHF + frais d’envoi, sur simple demande par mail, avec votre nom et adresse, ou à l’excellente librairie Ex Nihilo, à Lausanne)

L’extrait qui figure en quatrième de couverture annonce ce qui était, et est encore, le programme:

Aujourd’hui, c’est un peu comme si je larguais les amarres. Doucement sortir du port. Ce sont des images que j’ai beaucoup utilisées, ailleurs. Mais alors qu’elles disaient le désir, voire le fantasme, je veux voir maintenant si elles auront aussi la consistance d’une réalité. Il n’y a pour ces prochains mois aucune «contrainte» – que le désir de donner à mon existence toute l’ampleur et la splendeur possibles. La direction pourrait se dire: “apprendre à me tenir là où il n’y a rien qui tient”. Le cycle précédent – la première partie de ma vie, donc – était dominée par la crainte et le besoin de sécurité. Et donc aussi le sérieux. Pourtant, il y avait toujours, au fond, une part d’insouciance qui aurait volontiers été joueuse. C’est ce monde-là que je veux désormais aller explorer. Me rendre disponible pour cela, en laissant tomber tout le reste. Et, maintenant puis ensuite, habiter cette disponibilité – l’espace des possibles, là où rien ne tient.

Où alors, peut-être, là où ça tient vraiment? Ou ce à quoi je tiens?

J’ai continué à travailler avec les jeunes, en créant, sous le nom de «La matu en liberté», un accompagnement pour des étudiants qui ne trouvaient pas leur place dans le système de l’école et qui étaient prêts à poursuivre leur formation en autodidacte – tout en apprenant, eux aussi, l’autonomie, en cultivant les richesses de leur singularité.

Et je savais que je voulais «faire de l’hypnose», que j’avais découverte quelques années auparavant – une découverte aussi marquante que celle de la philosophie, quand j’étais adolescent. Je me suis donc formé, puis j’ai ouvert un cabinet. Et je continue, avec le même intérêt, la même curiosité, et le même plaisir à accompagner les personnes qui viennent me voir dans les espaces toujours singuliers, et pourtant si familiers, de la transe.

Et c’est avec toute la confiance nourrie de mon expérience propre d’une telle aventure que je peux proposer mes services de «guide», dans ces espaces de changement, pour donner à son existence «toute l’ampleur et la splendeur possibles».

Là où tout est frais et vigoureux comme le matin

Puisqu’un assureur-maladie pose ces jours la question dans la rue… je propose, de nouveau, d’en faire l’expérience.

Il suffit de vous installer confortablement, dans un fauteuil, sur une chaise, de lancer l’audio ci-dessous et… de vous laisser guider. Sans rien faire. Bon voyage!

Ne rien faire?…

«Mot magique, mais précis que répète Gaston Brosseau comme le sésame par excellence. Qu’est-ce que cela signifie et est-ce vraiment possible? C’est ne plus prendre aucune initiative, c’est abandonner toute recherche d’une solution, c’est ne plus s’interroger sur soi-même pour se demander qui l’on est, où l’on est et vers quoi on pourrait se diriger. Un pur laisser-faire et laisser advenir. Mais comment une telle négligence généralisée pourrait-elle être à l’origine d’une transformation? On n’a jamais entendu dire que, pour atteindre un but, celui par exemple ici d’être débarrassé d’un de ses symptômes, il suffise de ne pas se soucier de l’atteindre, de ne pas penser à l’atteindre et de ne pas vouloir l’atteindre. Si l’on a un peu de bon sens, on ne pourra pas éviter de se demander ce à quoi va se trouver réduit l’individu que l’on invite à ne rien faire ? À l’état de légume sans doute ! Existe-t-il une autre solution envisageable?

Quand Gaston Brosseau propose au patient de ne rien faire, quand il l’y invite ou lui enjoint de se mettre à cette tâche absurde, il a en vue, comme il dit, de le réinitialiser. Qu’est-ce que cela peut bien signifier? Réinitialiser est la traduction du terme anglais reset, remettre à l’heure, réenclencher, recommencer en partant de zéro. Pourquoi employer ce terme en usage dans le monde des ordinateurs? C’est une image frappante pour faire voir, dans la perspective d’une thérapie, qu’en venir à ne rien faire équivaut à se placer de nouveau au commencement, à l’instant et au lieu où la vie prend origine, ou à reprendre contact avec des forces d’autant plus puissantes qu’elles sont vierges. Ne faites rien que vous situer au point zéro, à la fraîcheur et à l’intensité de la tension première, là où rien n’est usé ou fatigué, mais où tout est vrai et vigoureux comme le matin.» (François Roustang)

Le jeu des vagues

Un aperçu de ce qui peut se passer lors d’une séance.

Il y a quelques jours, je recevais une jeune femme, N., au cabinet. Elle me raconte son histoire avec beaucoup d’émotion, des larmes. Elle se plaint d’angoisses, elle a peur des autres, «je crains toujours qu’ils vont me faire du mal». Elle voudrait retrouver de la confiance.

Elle m’avoue aussi ses appréhensions par rapport à l’hypnose : et si ça faisait revenir des choses trop difficiles ? «Vous soupçonnez qu’il y en a ?». Non…

Je la rassure en quelques phrases : c’est son «esprit inconscient» qui va faire tout le travail, et il le fera comme tout ce qu’il fait – la respiration, par exemple, ou marcher sans avoir à y réfléchir, même conduire sa voiture alors que les pensées sont ailleurs – de sorte à permettre de vivre une «bonne vie». Puis je lui propose plutôt une expérience, pour essayer. Elle accepte.

Je l’invite à appuyer son coude sur l’accoudoir du fauteuil, l’avant-bras vertical, et la main comme flottante. Je lui parle de tous ces signes involontaires par lesquels nous communiquons sans avoir à y réfléchir – comme ces petits hochements de tête qu’elle fait en écoutant, pour me signifier qu’elle comprend, qu’elle est d’accord. Et je lui explique que la part d’elle-même, sage et puissante, qui sait tant de choses qu’elle-même ne sait même pas qu’elle sait, qu’on peut appeler, par commodité, «esprit inconscient», va pouvoir se manifester et communiquer par de petits mouvements de ses doigts ou de sa main. «Vous pouvez simplement garder les yeux ouverts, regarder votre main, et ne prêter attention à rien d’autre qu’aux sensations dans cette main – chaleur ou fraîcheur, poids ou légèreté, picotements, ou pas.» 

Il faudra de longues minutes, pendant lesquelles il ne se passe apparemment rien. Ses yeux se ferment, elle plonge dans une transe de plus en plus profonde, que j’accompagne de quelques phrases entrecoupées de longs silences. J’invite alors son «esprit inconscient», s’il est d’accord, et en prenant tout le temps qu’il lui faut, à tourner cette main vers le visage de N.. Lentement, la main commence à pivoter, de telle sorte que pour finir c’est comme si les doigts regardaient N., qui a toujours les yeux fermés. 

J’invite alors N. à ouvrir les yeux, tout en restant profondément en transe. Elle est manifestement surprise de découvrir sa main qui la regarde (elle me dira qu’elle n’a eu aucune conscience du mouvement) – et elle rit, en transe. Je lui propose alors de prendre tout le temps pour cette rencontre, si intime, entre elle et elle-même. Quant à moi, je me tiens en quelque sorte à l’écart, et je laisse faire. Une énorme vague de sanglots monte, profonds, venus peut-être de loin (je n’en saurai évidemment rien, et m’abstiendrai évidemment de demander quoi que ce soit). J’accompagne juste de quelques mots. Tout cela dure… je ne sais pas – on a quitté le temps des horloges. Puis les sanglots se calment, s’arrêtent. Comme une respiration entre deux vagues. Et puis une autre vague, puissante. Mais une vague de rires cette fois-ci, de grands rireslibres, vivants. Une de ces belles vagues qui emmènent dans de longs surfs enivrants. Et elle prendra elle aussi tout le temps qu’il lui faut pour déferler.

Quand la vague a passé, je demande simplement à l’esprit inconscient de s’assurer que tout est fait, et de me le signaler en laissant la main retrouver sa position initiale. Les yeux de N. se ferment de nouveau. Et quand la main s’arrête, j’invite l’esprit inconscient à faire rêver à N. un rêve, magnifique, d’intégration de tous les apprentissages et changements de cette expérience, tout en laissant la main de N. redescendre, jusqu’à ce qu’elle se pose sur l’accoudoir.

N. ressort de transe, les yeux joyeux, avec encore des rires.

Elle repart radieuse.

Parfois, c’est si simple – juste une rencontre avec soi-même

Comme le feu

Il y a des moments dans nos vies où on se sent accablé. Où on a le sentiment qu’on n’y arrive plus. (Par exemple, on n’arrive pas à écrire chaque semaine dans son blog, comme on s’était promis de le faire…)

La transe, l’expérience de l’hypnose, peut alors être comme le chemin qui nous ramène à cette flamme, même ténue, même vacillante, à l’intérieur, qui ne s’éteint jamais. Comme une veilleuse qui témoigne de la lumière jusqu’au fond des ténèbres. Comme, dans certaines cuisinières à gaz, la petite veilleuse qui reste allumée, à la base du brûleur, et qui permet que la flamme reparte dès qu’on tourne le bouton. Comme ce fond bouillonnant qui remonte des profondeurs, dans le silence de l’hypnose, tel la lave dans le volcan. Chaotique, effrayant, même, parfois – parce que c’est aussi ce qui menace toujours l’ordre précaire que notre raison essaie d’instaurer. Notre culture l’a appelé par exemple Dionysos : le dieu de l’ivresse, qui préside également à la tragédie, le dieu démembré, qui revient à la vie. Un dieu à part, un dieu errant. Comme le mouvement de notre désir de créer, d’aimer, d’aller plus loin, sans savoir. 

Il m’est arrivé, lors d’une séance il y a quelque temps, à inviter la personne qui était là, en transe, à ramasser patiemment le bois mort de son accablement. Puis à allumer un feu, d’abord juste avec quelques brindilles, avec tout le soin, toute la délicatesse que nécessite la flamme renaissante. Puis ajouter du bois, jusqu’aux plus gros morceaux. Ecouter le feu crépiter, gronder même, et regarder les étincelles monter dans le ciel.

Et laisser faire.

Etre comme, et avec, le feu.

Se brosser les dents

Il m’arrive de dire, à la fin d’une séance, qu’on accepte volontiers l’idée de se brosser les dents chaque jour, et même plutôt deux ou trois fois qu’une. Personne ne se dit: «Bon, je vais m’acheter la meilleure brosse à dents, et le meilleur dentifrice, y consacrer un week-end, ou peut-être même aller faire un stage chez un maître du brossage de dents, comme ça j’en aurai fini une fois pour toutes!». On reprend, jour après jour. Par contre, sur le plan psychologique, ou spirituel, nous voudrions que le changement soit atteint une bonne fois, et même, si possible, en une fois. Pourtant, ai-je lu un jour quelque part, même le Dalaï-Lama, tout Dalaï-Lama qu’il est, se lève toutes les nuits avant l’aube pour ses pratiques, comme il le fait sans doute depuis l’enfance.

Il est vrai qu’une jambe cassée est réparée une fois pour toutes – ce qui cependant ne se fait pas non plus sans une période plus ou moins longue de rééducation. Mais ce qui se passe dans un processus de thérapie par l’hypnose ressemble sans doute plus au brossage des dents qu’au replâtrage d’un membre. Cela ne signifie pas que la thérapie doive être longue. Après tout, les dents sont propres en une seule fois. Et de même des changements importants peuvent être expérimentés en une seule séance. Mais cela signifie qu’il faut répéter cette expérience.

Le travail de la séance amorce de façon décisive un mouvement qui va se poursuivre et s’amplifier, comme une boule de neige qui roule et grossit. A condition toutefois d’en prendre soin, de le soutenir, contre l’inertie du retour aux vieilles habitudes. Ceci n’implique pas nécessairement de revenir souvent au cabinet (même si dans les faits c’est aussi utile de revenir, comme pour revivifier, et aussi souvent approfondir, enrichir, ce qui a été effectué): on peut renouveler l’expérience chez soi, jour après jour – comme on se brosse les dents. C’est pourquoi j’enseigne très vite aux personnes qui viennent me voir des exercices très simples d’auto-hypnose, ou que je mets à disposition un enregistrement qui permet de retrouver facilement l’état qui a permis le changement.

Installer l’hypnose comme une pratique. Comme une hygiène de vie – ou plutôt, bien mieux, un art de vivre.

Jubiler

A la résilience, je préfère la création, l’invention, la jubilation – la vie.

«Résilience», ce mot très usé, nous vient du vocabulaire des ingénieurs, de l’industrie des matériaux, des machines, notamment de l’armement. Un excellent ouvrage, Contre la résilience, nous apprend par exemple: «La résilience, nous disent les spécialistes en armement, dénote le niveau de capacité d’un système embarqué à tolérance de panne, de pouvoir continuer à fonctionner en mode dégradé tout en évoluant dans un milieu hostile». On peut donc douter que ce soit une métaphore pertinente pour dire un processus vital, comme ce que la thérapie, et tout spécifiquement l’hypnose, cherche à rétablir. Une métaphore dont on a abusé, et qui, comme trop souvent, nous abuse, en donnant à croire qu’il s’agit de préserver la capacité d’un système, d’une machine, de fonctionner tant bien que mal dans un environnement dégradé.

La vie fait que «ça change» tout le temps – et parfois, en effet, ce changement est une «dégradation» (un accident qui laisse des séquelles, la perte d’un être aimé, …). Mais la vie crée aussi tout le temps. L’adaptation ne consiste pas à chercher à continuer «comme avant» alors que le contexte a changé, mais plutôt à laisser la vie inventer de nouvelles formes, en tenant compte de ce qui a changé, pour pouvoir continuer à vivre – et non pour survivre. Vivre, c’est-à-dire désirer, aimer, aller plus loin, «encore», découvrir, inventer. Jubiler.

C’est cela que vise l’hypnose : permettre que le changement soit une «initiation», une invention nouvelle de «qui je suis». «Deviens qui tu es» – et non pas : «efforce-toi de rester qui tu es, quelles que soient les circonstances». Ni, non plus: «tend vers toi-même comme un objectif que tu pourrais te représenter, une identité».

«Deviens qui tu es»: «Invente, toujours de nouveau, qui tu es.»

Il y a une fidélité, quelque chose qui continue, mais c’est une fidélité à une direction, non pas à un état stable, à une identité, à quelque chose qui a été et qui n’est plus. Prendre le risque d’entrer dans le mouvement auquel convie, ou convoque, ce qui change en soi ou autour de soi. Le risque de ne pas s’accrocher : partir à l’aventure. Continuer l’aventure de la vie. Accepter, encore et encore, de ne pas savoir. Parfois c’est l’émerveillement, d’autres fois c’est l’effroi, souvent c’est les deux ensemble.

Survivre, c’est le contraire d’une aventure. L’aventure d’être vivant. La résilience, métaphore mécanique, c’est le refus de l’aventure, de l’incertitude, pour conserver autant que possible, le confort illusoire de ce qu’on connaît.

Par exemple cet homme que sa compagne a quitté et qui vient consulter en me demandant de lui faire oublier cette femme. Mais il n’y a pas de possibilité de supprimer ce qui fait mal, en espérant retrouver intact celui qu’on était. Cet homme est un homme blessé, et cette blessure, cette fêlure, est une invitation à découvrir, à inventer, une autre version de lui-même, à se raconter une histoire nouvelle à propos de qui il est. Une histoire qui permettra de continuer l’aventure – par exemple l’aventure d’aimer et être aimé.

La résilience, c’est refuser de mourir, pour espérer survivre. Mais continuer implique toujours que quelque chose meure. Comme la graine dans le sol, qui doit disparaître pour laisser éclore le potentiel d’arbre qu’elle porte en elle. Ou, encore mieux, comme la chenille, qui doit se dissoudre complètement, dans la chrysalide, jusqu’à n’être plus qu’une bouillie informe de cellules, pour que de celles-ci une nouvelle organisation soit possible, sous la forme du papillon. Jubilation.

Etre vivant, ce n’est pas être résilient, c’est jubiler. Etre émerveillable.

Emerveillable.

C’est ma grande aptitude. Comme on disait “apte au service militaire”, je suis apte à l’émerveillement. En quête. Je me fabrique des étonnements heureux. Je veux toujours voir apparaître le soleil à travers les arbres. 

Je suis sans cesse en recherche de lieux, d’instants qui vont déclencher ma capacité d’enchantement. C’est mon savoir-vivre. Je jubile fréquemment. Ma capacité jubilatoire peut naître sur un coup de vent, sur le ronflement particulier de la mer. 

Certaines lumières m’enflamment. Alors je vibre. Mais ça peut être aussi bien le chant d’une alouette.

Pour un guetteur de ma sorte, il peut y avoir beaucoup de moments pleins de perfection absolue. J’ai l’oeil. Je me le suis fait.

Olivier de Kersauzon
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