«C’est quoi exactement l’hypnose “ericksonienne”?», me demande-t-on parfois. On peut en effet bien être un peu perplexe devant la floraison d’étiquettes dans la nébuleuse aujourd’hui en pleine expansion de l’hypnose (de l’hypnose «de rue» à l’hypnose «quantique», en passant par les variantes «humaniste», «nouvelle», «conversationnelle», etc.). Mais il faut bien reconnaître que Milton Erickson lui-même ne nous aide pas beaucoup. Ce psychiatre américain, qui a profondément renouvelé la pratique de l’hypnose au 20e siècle, n’a jamais proposé de théorie de sa pratique. Il soutenait plutôt que pour faire ça, il faudrait une nouvelle théorie pour chaque thérapeute et pour chaque patient. Josick Guermeur, qui revendique un enseignement de l’hypnose ericksonienne «radicale, modernisée, au plus près de l’esprit de Milton H. Erickson» et auprès de qui je me suis initié à cette pratique il y a déjà bien des années, avait une formule que j’aime bien me rappeler: «Erickson ne faisait pas de l’hypnose ericksonienne».
Quand on demande à Erickson lui-même, comme dans la vidéo ci-dessous, ce qu’il recommande pour apprendre les techniques de l’hypnose, il commence par cette recommandation: «Développez votre propre technique, n’essayez pas d’utiliser la technique de quelqu’un d’autre», dont il résume l’explication par: «be your own natural self», «soyez vous-même naturellement». Pour conclure: «J’ai fait l’expérience d’essayer de faire les choses comme quelqu’un d’autre le ferait. C’est un gâchis.»
Reste que l’adjectif «ericksonien» n’est pas non plus synonyme de «au fond n’importe quoi», et que cette pratique n’est pas non plus tributaire de la subjectivité sans principes de n’importe qui. «Etre soi-même, naturellement» ne va probablement pas tellement de soi, ne renvoie pas à une conception bien naïve, et aussi potentiellement très vite abusive, d’une spontanéité «pure».
On peut donc indiquer un certain nombre de caractéristiques «ericksoniennes».
La première est soulignée par Erickson, dans la même vidéo: «Il s’agit d’un individu répondant à un individu.» Autrement dit, une pratique ericksonienne de l’hypnose ne repose pas sur des méthodes standardisées qu’on pourrait appliquer une fois qu’on aurait identifié le problème dont la personne assise dans le fauteuil serait un «cas». Il s’agit toujours d’une rencontre singulière, d’une relation particulière. L’approche ericksonienne se caractérise en conséquence par sa flexibilité, son adaptabilité aux besoins et à la personnalité spécifiques de chaque individu. Cela se fait d’ailleurs souvent dans une sorte de communication d’inconscient à inconscient. Je me souviens par exemple d’une personne me disant, à la fin de la séance: «Mais comment vous saviez que j’étais un navigateur, que c’est une partie importante de ma vie?». Je n’en savais rien, il n’en avait pas parlé. J’avais juste raconté l’histoire, que je n’avais jamais racontée avant, et qui était venue cette fois-là, des navigateurs Maoris prenant audacieusement le large pour découvrir, au-delà de l’horizon visible, les archipels du Pacifique. C’était à l’évidence la bonne histoire pour cette personne en particulier – et je n’avais même pas besoin de le savoir consciemment.
L’hypnose «ericksonienne» est ainsi dite «centrée sur le client». Ce ne sont pas les méthodes du thérapeutes qui ont un effet, produisent le changement, mais les ressources du client lui-même. Il s’agit de faire confiance à la sagesse de l’inconscient et de proposer «quelque chose» qui favorise les processus de découverte ou d’invention de possibilités nouvelles par la personne elle-même. Erickson postule que l’esprit inconscient est toujours à l’écoute, et que le changement peut se produire même sans que l’esprit conscient intervienne. C’est pourquoi cette approche est souvent qualifiée de «permissive», par opposition aux suggestions très «directives» de l’hypnose classique (le caricatural: «Dormez, je le veux», ou la «méthode Coué»). Il s’agit avant tout d’offrir à la personne un espace de liberté, condition de possibilité du changement qu’elle effectuera elle-même. Cela repose sur la conception spécifiquement ericksonienne de l’inconscient comme un «réservoir», ou un «magasin» de ressources, que l’hypnose permet d’activer.
Il en découle une autre caractéristique: si chaque personne a en elle-même les ressources pour changer, pour vivre «une bonne vie», la responsabilité, et aussi le mérite, du changement reviennent au client lui-même. Le thérapeute n’est en quelque sorte que l’occasion, tout à fait contingente, de ce changement, en facilitant l’accès à ces ressources.
Tout cela implique une utilisation créative bien particulière du langage, qui vise à s’adresser à l’esprit inconscient pour le mobiliser en direction du changement, de la guérison ou du développement de la personne. A la différence d’autres approches où le thérapeute reste essentiellement silencieux, ici c’est lui qui parle (après, évidemment, un premier échange où le client est amené à exposer, et clarifier, «ce dont il s’agit»). Mais il parle souvent de façon ambiguë, en utilisant des métaphores, en racontant des histoires, en proposant des suggestions indirectes. Par exemple cette séance où j’avais passé vingt bonnes minutes à décrire la débâcle printanière d’un fleuve en Sibérie (en allant puiser dans des souvenirs qui revenaient de loin, et d’eux-mêmes: Michel Strogoff, mes lectures d’enfance de J. O. Curwood…). Nous n’avions jamais parlé de tout cela, et je ne savais que très partiellement ce que je faisais, et je n’avais rien ajouté d’autre, juste laissé un temps d’intégration. A la fin de la séance, au sortir de la transe, la personne me remercie: «C’était super!».
Il s’agit ici, et c’est au fond le sens et le but de la transe, de toute la démarche, de contourner les résistances conscientes du client pour faciliter un état plus réceptif au changement. La souplesse, celle du thérapeute d’abord, qui invite celle de la personne qui vient le voir, avec la flexibilité et l’adaptabilité qu’elle rend possibles, permettent d’aborder de façon à chaque fois adaptée une grande variété de situations, depuis l’anxiété et la dépression, le manque de confiance en soi, jusqu’à des changements de comportement (par exemple: arrêter de fumer) et la «gestion» de la douleur.
Enfin, on sait que Milton Erickson était un personnage souvent drôle, qui aimait s’amuser. Et c’est aussi une caractéristique de cette pratique qu’il vaut la peine de souligner: les deux personnes impliquées peuvent prendre un vrai plaisir dans ce qui peut bien souvent ressembler à un jeu ou à une danse!
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