Une variation sur l’idée de «trouver sa route». Et toujours, au fond comme Erickson avec le cheval, sans rien faire.
«La difficulté de l’effectuation de l’état hypnotique, c’est qu’on se laisse aller à ne rien faire. Si on fait quelque chose, ce n’est pas efficace. L’efficacité de l’hypnose, elle est dans ne rien faire. Si vous ne faites rien, alors spontanément vous allez trouver la bonne place.»
Au commencement d’une thérapie ou d’un enseignement, il est souvent utile de revenir au début de la route véritable.
Stanley Rosen
«Erickson concevait de quelles différentes façons le développement et la croissance peuvent être déformés et déviés, mais il était d’avis que c’est le rôle du thérapeute de ramener l’individu sur sa «route véritable» personnelle. Dans cet esprit il racontait l’histoire d’un cheval qui errait dans la cour familiale lorsqu’il était jeune. Le cheval n’avait aucune marque pouvant permettre de l’identifier. Erickson proposa de le rendre à ses propriétaires et, pour ce faire, monta simplement dessus, le mena à la route, et le laissa décider de son chemin. Il n’intervenait que lorsque le cheval quittait la route pour brouter ou se promener dans un champ. Lorsqu’enfin le cheval arriva dans la cour d’un voisin, à quelques kilomètres de là, le voisin demanda à Erickson: “Comment avez-vous su que ce cheval venait d’ici et nous appartenait?” Erickson répondit: “Moi, je ne le savais pas, mais le cheval le savait, lui. Tout ce que j’ai fait, c’est de lui faire garder la route.”»
9 janvier 2025 / G A / Commentaires fermés sur «Homme libre, toujours tu chériras la mer!»
Il y a quelques années, sans préciser davantage, n’ayant plus d’argent ou presque et rien de particulier à faire à terre, l’envie me prit de naviguer encore un peu et de revoir le monde de l’eau. C’est ma façon à moi de chasser le cafard et de me purger le sang. Chaque homme, à quelque période de sa vie, a eu la même soif d’Océan que moi.
H. Melville, Moby Dick
Naître, grandir devenir adulte, travailler, fonder une famille, perdre des êtres chers, vieillir, et finalement mourir: la vie n’est faite que de changements. Changer n’est pas facultatif – par contre le sens que nous donnons au changement dépend de nous. Notre vie est en continuelle transformation, et il nous appartient de définir la direction de ce mouvement, en adaptant notre allure, comme les marins, à la force et à la direction du vent, à l’état de la mer. Il y a ce qui arrive, qui ne dépend pas de nous, et le cap que nous suivons.
La navigation à la voile est une belle métaphore de cette réalité.
Il se peut que ce cap ne soit pas conscient, et qu’il ait besoin d’être manifesté, et éventuellement corrigé. Il se peut aussi qu’il ait besoin d’être déterminé, pour que notre vie ne soit pas ballotée en tous sens, au gré des événements et des éléments.
Il se peut aussi que nous ayons parfois le sentiment d’être coincés au port, dans le confort inconfortable d’une existence à quai.
L’hypnose est alors comme un moyen simple, et puissant, de larguer les amarres, de reprendre le large, de reprendre le cap. Une manière de retrouver les ressources nécessaires pour naviguer les étendues libres de notre vie, tenir la barre, garder le cap. C’est comme apprendre à lire les cartes et la météo de son océan intérieur, débrancher le pilote automatique et fixer le cap sur de nouveaux horizons, ajuster le réglage des voiles pour filer avec aisance.
«Aujourd’hui, chacun s’autorise à exprimer son vœu et sa pensée la plus chère: eh bien, je veux dire moi aussi, ce que je me suis aujourd’hui souhaité à moi-même quelle pensée m’est venue à l’esprit la première cette année, – quelle pensée doit être pour moi le fondement, la garantie et la douceur de toute vie à venir! Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau: je serai ainsi l’un de ceux qui embellissent les choses. Amor fait: que ce soit dorénavant mon amour! Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation! Et somme toute, en grand: je veux même, en toutes circonstances, n’être plus qu’un homme qui dit oui!»
Quand quelqu’un peut se réduire à l’état d’être vivant, à ce moment-là, il est déjà guéri. Parce qu’il se resitue dans son propre corps, ou par rapport à son propre corps, il se resitue par rapport à son milieu, il se resitue par rapport à son entourage, à son travail, à tout l’environnement. Ça suffit. (…) Moi, il me semble maintenant que l’essentiel, c’est de revenir à l’animisme. C’est-à-dire : nous sommes des vivants, tout est vivant, nous devons nous situer par rapport à ça. On retrouve la base de notre humanité, qui est le fait que nous sommes des vivants. Et ça suffit. (…) On entre dans un mouvement où toutes les choses peuvent communiquer les unes avec les autres. Ça nous donne l’impression d’un chaos, mais c’est simplement parce qu’il y a trop d’éléments qui puissent être saisis par l’intelligence discursive.
François Roustang
Dans une séance d’hypnose, tout cela se passe en quelque sorte «à l’intérieur» – mais un intérieur qui ne se laisse plus vraiment distinguer de l’extérieur, un intérieur où l’on découvre que ce qui transforme et guérit, c’est de retrouver les liens avec le «dehors», avec un monde «sauvage». Entrer en contact, ne plus esquiver, refuser, quoi que ce soit de la réalité de la situation – ou du monde. Ce qui nous fait souffrir, c’est de se prendre pour un petit moi isolé, alors que ce qui nous soutient, c’est de découvrir que ce «je» peut retrouver tous les liens sans lesquels il n’existe pas. Découvrir, en somme, que ce «je» est un «nous».
Pour cela, il suffit, en réalité, de réapprendre à sentir. Sentir son corps, sentir le monde, sentir les connexions. Et si cela peut se produire dans le fauteuil d’un thérapeute, cela peut aussi advenir, très simplement, en allant s’asseoir dans la nature…
De là, cette proposition d’écologie profonde en pratique, que nous nommons pour l’instant, et faute de mieux, de ces expressions anglaises: «nature quest».
Une démarche de «théorie et pratique animiste», conçue comme un rite de passage. Une invitation à venir vivre dans la nature, à l’écoute du vivant, avec l’expérience de 24 heures, seul, en jeûnant : s’extraire des cadres figés, qui ne tiennent plus vraiment, ou auxquels vous ne tenez plus vraiment, oser lâcher-prise ; prendre le risque de l’inconnu, aller passer ce temps dehors, et sentir tous les liens avec le monde, sentir la réalité d’en faire partie, d’être ce «nous» ; en ramener quelque chose qui tient, qui soutient. En revenir transformé.
Ce qui fonde peut-être pas notre bonheur, mais notre joie (monnaie qui n’a plus cours et qu’il est mal vu d’évoquer), c’est que ça tient, qu’il y a un monde fait sans doute d’accords et de discordances, un monde qui tient encore aujourd’hui, une vie qui continue à proliférer, qui tue sans cesse et qui fait naître. Demain, impossible de savoir. Ce sera peut-être le retour au grand chaos, mais aujourd’hui le soleil s’est levé, il y a encore des plantes qui poussent malgré les ravages de la nature et des hommes, il y a encore du vent. Une telle évocation fera sourire, comme si nous dépendions encore du cosmos, comme si toutes ces histoires et ces légendes n’étaient pas enterrées pour toujours. L’évidence, non pas la croyance – nous n’en avons que faire -, l’évidence que ça tient est au bout du compte le seul roc sur lequel nous puissions nous appuyer et peu importe notre petite histoire à nous. Ou bien elle importe dans la mesure où elle s’inscrit dans le mouvement du monde qui, en cet instant, existe encore.» (F. Roustang)
Hélène avait pris rendez-vous pour arrêter de fumer. On s’est déjà vus une fois, pour une séance qui avait conduit à ouvrir un peu la porte de toutes les émotions impliquées, et que le tabac, disait-elle, l’aidait à gérer.
Dans le temps entre ces deux séances, ce travail avec les émotions s’est poursuivi – la séance ne s’arrête évidemment pas en sortant du cabinet (de même qu’elle commence bien avant d’y entrer…). Hélène avait notamment mis à profit une journée de formation en coaching pour poursuivre l’exploration de ce monde qu’elle (re)découvrait. Et avait appris bien des choses.
Elle me raconte un épisode au travail, un entretien avec une collaboratrice, qui était revenue la voir un peu après pour lui demander pourquoi elle était en colère, fâchée contre elle. Hélène était surprise: elle n’avait rien à reprocher à cette collaboratrice, n’éprouvait aucune animosité. Mais elle reconnaît aussi qu’elle était sans doute un peu «agitée» durant cet entretien. Une fois son interlocutrice rassurée, elle s’intéresse un peu plus à cette émotion, et découvre… de la peur: elle s’avoue qu’elle est inquiète, parce que le projet sur lequel elle travaille avec sa collaboratrice comporte de gros enjeux. Elle ne s’éprouvait pas comme ça, jusque-là, elle connaissait sa colère, sa tristesse, mais ignorait qu’elle éprouvait aussi de la peur – découverte qu’elle met en rapport avec ce qu’elle avait pu ouvrir en elle en partant des émotions liées à la cigarette. Elle reconnaît que ce que sa collaboratrice avait interprété comme de la colère était en fait l’expression de cette peur qu’elle éprouvait sans le savoir.
Et à ce moment-là, quelque chose change radicalement. A son propre étonnement, cette peur dont elle n’avait plus peur se transforme d’elle-même, sans rien faire, en un sentiment de confiance, qui dit, à l’intérieur, quelque chose comme: «En fait, ça va aller!». Soulagement immédiat, tranquillité.
Comment comprendre? C’est en fait le contraire de «gérer» l’émotion, comme si celle-ci devait être soumise à la règle de la conscience, de la raison, de la volonté. Il y a d’une part, ici, le fait que l’émotion est reconnue, entendue – et il m’arrive régulièrement, pendant une séance, de suggérer que «quand ce qui a besoin d’être dit peut être dit, quand ce qui a besoin d’être écouté peut être écouté, ça fait une énorme différence». Pas besoin de discuter, ni même de comprendre, comme l’esprit conscient veut toujours faire – juste écouter. Et il y a d’autre part (mais c’est aussi la même chose) le fait que cette émotion, ou plus exactement la partie de la personne qui s’exprime dans cette émotion, au lieu d’être séparée, tenue à l’écart, est réintégrée dans l’entier du contexte de la vie, est reprise dans le flux de la vie de la personne, soutenue, entourée, par toutes les ressources de cette personne – celles qu’elle connaît et celles qu’elle ne connaît pas, mais sur lesquelles néanmoins elle s’appuie, avec confiance.
Ils semblaient être dans leur élément et avoir subtilement tiré profit des lois naturelles. Le fait qu’ils glissassent ainsi sur l’eau constituait une belle expérience réussie de philosophie naturelle, qui servait à rehausser à nos yeux l’art de la navigation. Car de même que les oiseaux volent et que les poissons nagent, ces hommes naviguaient. Et nous nous sommes dits, en les voyant, que les actions de l’homme pourraient être plus loyales et plus nobles, et que notre vie entière pourrait être aussi belle que les chefs-d’œuvre de l’art ou de la nature.
H. D. Thoreau
J’aime naviguer. Sur le lac, sur mon voilier, ou en mer, le long des côtes bretonnes ou entre les îles des Cyclades, ou même, il y a deux ans, traverser l’Atlantique. J’aime la vie en bateau, au rythme des quarts. J’aime être au large, c’est aussi être en plein ciel, au contact des éléments, le vent sur le visage, le mouvement des vagues éprouvé dans tout le corps. J’aime être dans un espace où il n’y a pas de routes tracées, où on va librement, où on s’adapte aux éléments, où on choisit le mouillage sûr où on ira s’abriter. J’aime assumer la responsabilité de skipper, emmener d’autres, qui me font confiance, dans cet émerveillement.
Tout cela ressemble par bien des aspects à ce qui se passe dans la traversée que constitue une séance d’hypnose.
Et cette année, en ce moment, c’est le Vendée Globe. Cette course autour du monde, en solitaire, sur des bateaux impressionnants, me fait rêver depuis la première édition, il y a 36 ans. J’admire l’audace, la confiance et les compétences mises en œuvre par ces femmes et ces hommes, pour traverser les océans, les tempêtes, les zones sans vent, en définissant la meilleure trajectoire, en choisissant les voiles qui conviennent au vent et à la mer.
Tout cela aussi ressemble à bien des égards à l’expérience de guider une séance d’hypnose. Accompagner une personne dans la navigation de son océan intérieur, avec les tempêtes d’émotions, parfois, les enlisements dans les calmes plats, le soin à choisir le bon cap, la bonne route, qu’on ne connaît jamais d’avance, aider celle qui s’abandonne à cette aventure à tenir la barre, changer de voiles, trouver la bonne allure, régler le bateau pour qu’il file et glisse dans le flux du vent et la respiration de la houle.
Et même, je joue au Vendée Globe virtuel! Trouver le chemin le plus rapide, qui n’est presque jamais la ligne droite, dans la circulation des dépressions et des anticyclones, toujours en mouvement, toujours changeants, jamais tout à fait conformes au prévisions.
Dans nos vies aussi, c’est ce que nous faisons. Naviguer au mieux dans la météo toujours changeante, et pas toujours prévisible, des circonstances. Celles du dehors, de ce qui nous arrive, mais aussi celles du dedans: après tout, nous sommes nous-mêmes comme un vaste système météo toujours en mouvement. Avec des coups de vent qui nous surprennent sans avoir été annoncés, comme ces jours où nous sommes aux prises, parfois sans raison très claire, avec la confusion, les doutes, l’inconfort chaotique de notre existence, le mal de mer même. Avec des calmes plats, quand les voiles pendent mollement, que nous nous retrouvons, certains jours peut-être dès le réveil, sans élan, sans énergie, découragés. Avec aussi, toujours, la responsabilité de tracer la route. Continuer. Adapter les voiles au plus juste du temps qu’il fait.
Tâcher de faire que notre vie entière soit «aussi belle que les chefs-d’œuvre de l’art ou de la nature».
«On ne commande au vent qu’en lui obéissant», aimait à dire François Roustang.
Là où il n’y a plus rien à aimer – passe ton chemin!
Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
Parfois, c’est décourageant. Désespérant.
Comment continuer, encore? C’est la transe, l’expérience de l’hypnose, qui constitue, littéralement, le chemin pour traverser, passer outre. Transformer. Et aimer de nouveau.
Et la transe commence par une capitulation: laisser tomber.
Désespérer au point d’être guéri de l’espoir. Pour découvrir des possibilités inouïes. Et aimer de nouveau.
Comme le dit François Roustang: «Ce qui est très important, c’est de mettre l’accent, mettre le doigt, sur ce qui paraît essentiel comme nœud, comme obstacle, comme barrière pour l’individu. Mais maintenant que vous avez découvert, ou mieux découvert, ce qui faisait obstacle, LAISSEZ TOMBER. Installez-vous dans le fauteuil, et demandez-vous si vous sentez le dos du fauteuil, si vous sentez les bras du fauteuil, si vous sentez vos pieds.»
Une peinture n’est pas la représentation d’une expérience; c’est une expérience.
Mark Rothko
Photo: Guido Albertelli
Il arrive que des personnes viennent au cabinet en pensant recourir à l’hypnose pour comprendre l’origine, ou la cause, de telle ou telle difficulté dans leur vie. Systématiquement, je leur demande en retour si ce qu’elles veulent, c’est comprendre, ou si c’est plutôt changer.
Notre culture est profondément imprégnée de l’idée que c’est la compréhension de la cause qui permet de transformer, de changer. Il s’agirait donc de prendre conscience, de gagner un point de vue qui permet d’avoir une représentation claire. Cette sorte de détour est assurément parfois utile, mais est-il pour autant vraiment indispensable? Et le piège que comporte cette approche, c’est qu’une fois qu’on pense avoir compris la cause de ce qui nous accable, on a aussi trouvé une bonne raison à cette souffrance. Et donc une bonne raison de ne pas changer – puisqu’il y a une cause valable, dans le passé, qui explique que je suis comme je suis. Ou alors, à peine autrement: vu qu’on ne peut jamais être certain de l’explication qui émerge, on a une autre bonne raison de toujours différer le moment de changer.
L’hypnose propose un chemin plus direct. Une séance au cabinet n’est ainsi pas une expérience de prise de conscience, qui s’extrairait en quelque sorte de la vie, la suspendrait, pour prendre le temps de comprendre, d’analyser. La séance est elle-même une expérience, qui vient s’insérer dans le tissu de toutes les expériences qui constituent une vie – et qui vient le modifier. Elle n’offre pas un point de vue extérieur sur le tissu de la vie. Elle plonge au contraire au cœur même de la vie. En interrompant le désir tendu de comprendre, de contrôler, de piloter la vie, elle est comme un retour à l’expérience vivante du flux de la vie. Un retour à notre capacité animale – c’est-à-dire la capacité que nous avons en tant que nous sommes des êtres vivants – de laisser suffisamment de jeu en nous pour que puisse bouger ce qui a besoin de bouger afin que la vie soit ajustée aux circonstances, à ce qui arrive.
C’est pourquoi il m’arrive de conclure une séance en demandant: «est-ce qu’il s’est passé quelque chose?». La réponse est presque invariablement «oui». Et sans chercher du tout à connaître le «quoi» de ce qui s’est passé (qui ne me concerne pas), j’invite la personne à rester avec «ça», à laisser «ça» «infuser», faire son «travail». Quand, après deux ou trois séances, la personne a appris comment faire de l’auto-hypnose, je l’encourage à pratiquer régulièrement, notamment pour retrouver et rafraîchir cette expérience.
Parce que c’est l’expérience, et pas la représentation ou l’analyse de l’expérience, qui est le moteur du changement.