Il y a quelque temps au cabinet… Georges me raconte qu’il a dans différents contextes, de manière récurrente, une réaction de colère, incontrôlable, inappropriée, notamment dans des situations professionnelles. Et il souhaite changer cela. Il a épuisé (et s’y est épuisé) les tentatives d’y parvenir en analysant, en rationalisant et en se raisonnant, en s’imposant des efforts volontaires pour se maîtriser.
La plupart d’entre nous connaissent, à des degrés divers, ces comportements indésirables qui se répètent, comme les motifs d’un tissu, qui échappent complètement au contrôle de la volonté, de l’esprit conscient – qui en est pourtant bien conscient.

Cette répétition inconsciente caractérise en fait un grand nombre de nos comportements. Et elle est la plupart du temps bien adaptée. Qu’on se rappelle par exemple comment il a fallu, pour apprendre à écrire, répéter, parfois Au prix de bien des efforts, des lignes de a, de b, de c, etc. – jusqu’à ce que la répétition devienne inconsciente, automatique. Jusqu’à ce que nous soyons capables d’écrire sans plus avoir à y penser. Cet apprentissage est indéniablement utile: on peut essayer d’imaginer comme ce serait pénible d’avoir à répéter consciemment comment former les lettres pour rédiger, par exemple, une simple carte de vœux pour un anniversaire. Sur un autre plan, les concepts à l’aide desquels nous pensons la réalité, et dans une certaine mesure la construisons en classant la diversité chaotique du monde, sont également extrêmement précieux pour nous orienter dans nos vies – sans que nous ayons à y penser. On le mesure bien si on pense à un texte de l’écrivain argentin Borges (cité par le philosophe français Michel Foucault) qui évoque avec humour «une certaine encyclopédie chinoise» où il est écrit que «les animaux se divisent en: a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés en pinceaux très fins en poils de chameau, l) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches.» Il paraît évident qu’une telle organisation exigerait non seulement un apprentissage bien laborieux, mais serait aussi bien moins adaptée à notre vie au quotidien, que le classement irréfléchi (mais également appris) à l’aide duquel nous distinguons les chiens des chats ou le poulet du poisson…
Mais il arrive aussi que des apprentissages deviennent des automatismes qui nous compliquent la vie, comme dans le cas de Georges. Ou comme, dans notre culture, le concept de «nature» défini comme l’ensemble de ce qui n’est pas humain, et qui est disponible pour les humains, nous encombre pour penser, et vivre, un nouveau rapport au monde dont nous avons bien besoin, vu la faillite évidente de l’ancien.
Il s’agit alors de mettre fin à cette répétition indésirable.
Dans sa transe, j’ai donc invité Georges à devenir le spectateur de la scène, toute entière, avec tous les personnages et les éléments du décor. A observer, depuis les coulisses ou depuis les travées du théâtre, comment Georges se met en colère de manière inappropriée. Et même à devenir, installé dans un fauteuil du public, le metteur en scène de la répétition qui se déroulait sur le plateau. Et Georges devenait alors celui qui dirigeait Georges, sur la scène, avec le décor et les autres acteurs, en prenant tout le temps nécessaire pour changer ce qu’il y avait à changer. Jusqu’à ce que ce soit bien. Et alors la répétition, dans ce sens un peu différent, devient l’occasion du changement. La répétition, au théâtre, ce n’est pas simplement refaire encore et encore la même chose, c’est aussi ce moment où le metteur en scène (ou un des acteurs) peut modifier, avoir une nouvelle idée, essayer autre chose. «Et si on faisait comme ça, plutôt?». Jusqu’à définir, peu à peu, ou d’un seul coup, ce qui convient, ce qui est ajusté. Et le répéter alors pour le rendre automatique.
La transe, l’expérience hypnotique, constitue en fait le cadre dans lequel peut s’effectuer ce travail de répétition créatrice qui modifie la répétition sclérosée qui encombrait, enfermait, la vie.
Il est parfois pertinent de revenir au moment où s’est fait l’apprentissage du comportement qui se répète pour pouvoir le modifier. Mais ce n’est souvent pas nécessaire. Il suffit de donner l’occasion à l’esprit inconscient, qui est le metteur en scène de toutes nos répétitions, d’avoir une meilleure idée, d’expérimenter autre chose. Et il n’y a rien à chercher, pour cela – ce serait sûrement bien laborieux. Il n’y a pas à comprendre et élaborer d’avance un savoir de ce qui serait adéquat, pour le mettre en œuvre. L’esprit conscient, qui ne sait pas faire autrement, voudrait cela – et s’il y parvenait, cela lui apparaîtrait sans doute tout de suite comme un idéal inatteignable. La répétition en transe permet de se mettre tout de suite à l’endroit où le problème est déjà résolu, et d’où il est possible de réorganiser la scène, l’ensemble du décor, les éclairages, le jeu des acteurs. L’idée qui guide le metteur en scène apparaît comme une idée nouvelle, issue de l’intuition ou de l’expérimentation, mais une fois reconnue elle se révèle être un savoir qui était là depuis toujours, et qui devient d’un seul coup comme une évidence qui va s’imposer à la place de l’ancienne.
A la séance suivante, Georges me dira qu’il est content des changements. Et, peut-être encore plus, d’avoir découvert qu’il pouvait faire autrement que rationaliser pour changer…
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