On s’en remet aux bons soins d’un hypnothérapeute parce qu’on veut changer: cesser d’angoisser pour les examens qui arrivent, mettre fin à la répétition obstinée d’un même motif, d’un même comportement, se défaire du poids insistant d’un événement du passé, ou simplement arrêter de fumer… Que ce soit lors d’une séance d’hypnose au cabinet, ou dans d’autres contextes (par exemple en marchant dans les bois), le changement que la transe rend possible est toujours de l’ordre d’un événement. C’est-à-dire quelque chose qui, dans le monde ou dans la personne telle qu’elle était jusque-là, telle qu’elle se connaît, est impossible. En général, d’ailleurs, les personnes qui viennent me voir ont fait très largement l’expérience de cette impossibilité, de cette impuissance. Elles ont beau tout comprendre et vouloir de toutes leurs forces, rien n’y fait. L’événement, selon les règles du monde ou de soi-même que l’on connaît, ne peut pas être produit. Sur le plan de ce que nous pouvons faire – nous ne pouvons pas le faire.
Mais cela peut néanmoins se produire. L’événement, c’est la révélation et l’irruption, qui peut être parfaitement imperceptible, comme dans le silence vital de la transe, de la possibilité de l’impossible. Pour le dire avec le philosophe Alain Badiou: «La force d’un événement, réside dans le fait qu’il expose quelque chose du monde qui était caché, ou invisible, parce que masqué par les lois de ce monde.»
C’est impossible – et pourtant, cela arrive. Et la réalité change. Toujours dans les mots de Badiou: «grâce à la force d’un événement, bien des gens découvrent que le réel du monde peut se situer dans quelque chose qui est simplement impossible du point de vue dominant de ce même monde. Nous avons ici la signification profonde d’un des slogans de Mai 68 en France : ” Soyez réalistes : demandez l’impossible ! “»

Nous pouvons ainsi toutes et tous faire l’expérience, spontanée, dans la vie ordinaire, de ce que Badiou propose comme une définition du bonheur: «découvrir en soi-même une capacité active dont on ignorait qu’on la possédait.» Le philosophe évoque ainsi différentes «expériences vitales» où nous trouvons les signes «qu’il pourrait se passer autre chose que ce qui se passe»: «Pour le dire autrement, il y a ce dont vous êtes capables, alors c’est la construction de la vie, utiliser ce dont on est capable, mais il y a ce dont vous ne savez pas encore que vous en êtes capables, et qui est justement le plus important: ce qui se découvre quand on rencontre quelque chose d’imprévisible. Par exemple, quand on tombe amoureux pour de bon. On s’aperçoit alors qu’on est capable de choses dont on ne se croyait pas capable. Qu’on avait une capacité inconnue, y compris dans l’ordre de la pensée, de la création symbolique. Cette révélation qu’on est capable de bien autre chose que ce qu’on croyait, elle a lieu aussi quand on participe à un soulèvement en faveur d’une idée nouvelle de la vie collective; quand monte en vous une vocation artistique parce qu’on est bouleversé par une lecture, ou une musique, ou un tableau; quand on est attiré par des problèmes scientifiques inédits. Dans tous ces cas, on découvre en soi-même une capacité qu’on ignorait.» Et dans ces moments-là, comme on le dit couramment, «c’est le bonheur!».
Je propose d’ajouter à cette liste le moment de la transe. (C’est d’ailleurs à proprement parler ce qui m’est arrivé, il y a plusieurs années, quand j’ai découvert l’hypnose – en en vivant tout d’abord l’expérience.)
La dernière citation de Badiou est extraite d’un livre intitulé La vraie vie. N’est-ce pas cela, à quoi nous aspirons tous, avec une force plus grande que toutes nos résignations? Et n’est-ce pas aussi cela que visait Milton Erickson, avec une expression plus modeste, quand il disait que l’enjeu de la thérapie, de l’hypnose, était de «vivre une bonne vie»?
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