Guido Albertelli

Hypnose ericksonienne Lausanne

Tag: Vie

La solution du problème


La solution du problème que tu vois dans la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème. Que la vie soit problématique, cela veut dire que ta vie ne s’accorde pas à la forme du vivre. Il faut alors que tu changes ta vie, et si elle s’accorde à une telle forme, ce qui fait problème disparaîtra. Mais n’avons-nous pas le sentiment que celui qui ne voit pas là de problème est aveugle à quelque chose d’important? Voire à ce qu’il y a de plus important? […] Ou ne dois-je pas dire que celui qui vit bien ne ressent pas le problème comme quelque chose d’affligeant, et donc non plus comme problématique, mais plutôt comme une joie – quelque chose de semblable à un éther lumineux autour de sa vie, et non à un arrière-plan douteux? (Ludwig Wittgenstein)

Wittgenstein pose ici, avec une netteté presque dérangeante, ce que la thérapie cherche souvent à esquiver : ce n’est pas le problème qu’il faut résoudre, c’est la vie qu’il faut changer de forme.

Nous sommes pourtant habitués à l’inverse. Un problème se présente — l’angoisse, l’insomnie, une relation qui blesse, une addiction — et nous nous mettons en face de lui, comme s’il s’agissait d’un adversaire à vaincre par la force de la volonté ou de la raison. Or c’est précisément cette position — être en face de — qui maintient le problème comme problème. Wittgenstein suggère autre chose : que le problème n’est peut-être que le signe d’un défaut d’accord entre nous et notre manière de vivre. Non pas un ennemi, mais un symptôme d’un désajustement plus profond.

On pourrait objecter qu’il y a là quelque chose d’inconfortable : si le problème n’est qu’un symptôme de désaccord, alors il ne suffit pas de le regarder autrement pour qu’il change — il faut que quelque chose, en nous, se déplace réellement. C’est précisément là que l’exigence de Wittgenstein rejoint celle de la thérapie : il ne s’agit pas d’une pirouette de la pensée, d’un simple changement de perspective volontaire. On ne décide pas de s’accorder à la forme du vivre comme on décide de voir le verre à moitié plein. Ce déplacement-là, s’il a lieu, se fait ailleurs qu’au niveau de la volonté consciente — dans ce lieu où le corps, l’imaginaire et les ressources les plus anciennes de la personne peuvent se réorganiser d’eux-mêmes, sans qu’on les y force.

C’est tout l’enjeu du travail hypnotique tel que je le conçois : non pas s’attaquer au symptôme, mais offrir un espace où cette forme de vivre, propre à chacun, puisse se rechercher et parfois se retrouver. Ce déplacement n’a rien de spectaculaire ; il se fait souvent dans le silence de la transe, dans un relâchement qui ne ressemble en rien à un effort de résolution.

Et alors, ce qui semblait un arrière-plan douteux — la charge, le poids, l’obstacle — peut redevenir ce que Wittgenstein appelle un éther lumineux. Non pas l’absence de vie, mais sa condition la plus légère.

Se laisser pousser par la vie

La grande affaire, l’unique affaire, c’est de se laisser pousser par la vie. Elle pousse toujours dans notre dos, elle est derrière nous, on ne la voit pas, on ne peut pas la prendre pour s’en servir. C’est elle qui se sert de nous à sa guise. Pour quoi, pour aboutir à quoi, on n’en sait rien et on n’en saura jamais rien. Mais se laisser pousser par la vie suppose d’entrer dans une solitude toujours plus extrême, car, cette expérience-là, on ne peut pas la faire à deux ou à plusieurs. On ne peut pas compter sur un autre pour la faire et on ne peut même pas compter sur soi. Qui pourrait opérer ce dépouillement à la limite supportable, s’il n’était contraint d’y aller, s’il n’y avait pour lui aucune autre issue, aucun autre défilé d’angoisse? Se laisser pousser, mais non, pas se laisser pousser, s’avancer pour satisfaire la vie, ne pas s’arrêter un instant, la vouloir comme le don le plus précieux, comme quelque chose qui se donne toujours quand on est prêt, mais qui se cache et qui devient inaccessible si on veut mettre la main sur elle, parce qu’on est fatigué, parce que c’est harassant de poursuivre, parce que cela ne mène finalement à rien.

François Roustang, Il suffit d’un geste

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