Il y a quelques semaines, je rapportais ici la réponse d’une intelligence artificielle qui s’avouait incapable de «faire de l’hypnose», parce que: «L’hypnose est un processus complexe qui implique une interaction humaine et une relation de confiance entre l’hypnotiseur et la personne hypnotisée.»
Cette «interaction humaine», la relation qui se noue entre le thérapeute et la personne qui vient s’asseoir dans le fauteuil, est de nature bien particulière. J’essaierai une prochaine fois d’élaborer cela un peu plus.
Pour aujourd’hui, je voudrais simplement illustrer cette «interaction» en relatant l’expérience que j’en ai faite il y a quelques années, dans les montagnes de la Sierra mazatèque, au Mexique, chez une curandera, une guérisseuse traditionnelle, Julieta Casimiro. Une abuelita, une petite grand-mère de 82 ans – une magicienne. Elle travaillait avec une medicina ancestrale, dont la pratique a survécu, dans ces montagnes reculées, à la Conquista et à des siècles de christianisation.

A mon arrivée, elle m’avait posé quelques questions, intéressée à entendre ce qui m’amenait là, mais sans entrer dans quoi que ce soit de personnel, et sans procéder à ce qu’on appelle une «anamnèse». Après ma première velada («cérémonie»), j’étais allé la voir pour lui demander si elle avait des choses à me dire. «Oui, oui, avait-elle répondu, mais pas maintenant». Tout au long de la semaine que j’ai passée chez elle, je n’ai rien pu obtenir de plus. Pas d’explications, encore moins de conseils.
Pendant la velada, elle passait sans problème de son rosaire à une exhortation à la medicina pour que les plantes qu’elle me tendait m’apportent sagesse et guérison, alternait des chants ou des prières en espagnol à la Vierge de Guadalupe avec d’autres chants en mazatèque. Elle était assise dans son fauteuil, et, alors que j’étais couché dans la pénombre, «voyageant» là où la medicina m’emmenait, elle recevait parfois la visite d’une de ses petites-filles, qui venait lui montrer ses cahiers d’école, ou de sa fille aînée avec qui elle discutait des questions d’intendance de la maison. Apparemment indifférente, et pourtant entièrement présente, régulièrement elle me demandait comme ça allait. Une fois, je lui ai dit que les discussions me dérangeaient un peu. «Oh, tu préfères que je chante?». Et elle avait chanté ses chants auxquels je ne comprenais rien et qui pourtant modifiaient réellement mon expérience, me permettant, en l’occurrence, de «débloquer» une situation dans laquelle j’étais coincé. Je ne comprenais rien, elle ne faisait rien, elle était là, juste elle-même, elle bavardait ou chantait – une magicienne. Elle «tenait l’espace», sans y empiéter, un espace de liberté qui permettait le mouvement, le changement, qui me permettait à mon tour de trouver ma «juste place» dans ma vie, comme elle occupait simplement et complètement la sienne.
Un soir, Julieta était fatiguée, et elle a demandé à sa fille Magdalena de m’accompagner pour terminer la cérémonie. Et Magdalena s’y est engagée entièrement, généreusement, sans retenue. Elle priait et chantait pour moi. Elle m’encourageait: «Vas-y, Guido, demande à la medicina tout ce dont tu as besoin». Elle désirait, de tout son cœur, de toutes ses forces, que quelque chose d’important se produise. Elle mettait toute son énergie à cela. Mais pour moi c’était comme une pression, paralysante, un enfermement qui m’empêchait de bouger. Intérieurement, je la suppliais: «S’il te plaît, tais-toi, Magdalena!». Je ne pouvais bien sûr pas le lui dire: cela aurait été une manifestation inconvenante et incompréhensible d’ingratitude. Mais la réalité était que, littéralement, «elle me bouffait l’espace», avec son empressement à vouloir pour moi. A force de faire, et de vouloir bien faire, elle bloquait complètement ce que sa mère rendait possible sans rien faire de particulier qu’être là, dans une simple «interaction humaine».
Au-delà de ce petit agacement, je n’en ai évidemment pas voulu à Magdalena. Comment aurais-je pu? Elle avait les meilleures intentions du monde, s’investissait corps et âme. Mais j’ai appris là quelque chose d’essentiel sur la relation qui permet le changement. Une relation en quelque sorte «impersonnelle», où le thérapeute se rend entièrement présent et disponible, sans aucune attente: «il doit être indifférent au résultat et s’attendre tout aussi bien à un échec qu’à un succès de la cure» (F. Roustang). C’est cette présence indifférente mais sans faille qui libère l’espace de la transformation ou de la guérison – qui est ce au service de quoi se met le thérapeute. «Pour que soit possible le surgissement de l’autre dans sa liberté, le thérapeute doit atteindre à l’impersonnalité» (F. Roustang) C’est cette qualité de relation tout à fait extraordinaire que permet la rencontre où une personne qui se défait de sa personnalité va offrir l’espace à l’autre pourra décider de sa vie, accéder à sa liberté: «Face à la liberté qui va peut-être s’exercer, le seul respect convenable se traduit dans le renoncement à tout pouvoir.» (F. Roustang)

Le dernier jour, comme je descendais de ma chambre, Julieta était là dans le patio de la maison et m’a appelé, me faisant signe de prendre une chaise et de venir m’asseoir. Nous avons parlé un moment – enfin surtout moi: elle écoutait, attentive, présente, avec un sourire, ce que je lui racontais de ces jours à Hautla, de ce qui s’était passé pendant les cérémonies. Après peut-être une quinzaine de minutes, elle s’était levée, me disant joyeusement: «Bon, on a pu parler». Et elle est sortie. Je ne l’ai plus revue.
Quelques jours plus tard, à l’aéroport de Mexico, alors que j’attendais mon vol pour rentrer en Europe, j’ai reçu un message de Magdalena me demandant de prier pour Julieta: elle venait d’être hospitalisée. Elle est décédée quelques semaines après. Pour moi, elle est toujours présente. Une magicienne alliée, inspirante pour mon propre travail, pour ma façon d’envisager et d’établir la relation, l’«interaction humaine» avec la personne qui vient s’asseoir dans le fauteuil au cabinet.