Guido Albertelli

Hypnose ericksonienne

Une magicienne

Il y a quelques semaines, je rapportais ici la réponse d’une intelligence artificielle qui s’avouait incapable de «faire de l’hypnose», parce que: «L’hypnose est un processus complexe qui implique une interaction humaine et une relation de confiance entre l’hypnotiseur et la personne hypnotisée.»

Cette «interaction humaine», la relation qui se noue entre le thérapeute et la personne qui vient s’asseoir dans le fauteuil, est de nature bien particulière. J’essaierai une prochaine fois d’élaborer cela un peu plus.

Pour aujourd’hui, je voudrais simplement illustrer cette «interaction» en relatant l’expérience que j’en ai faite il y a quelques années, dans les montagnes de la Sierra mazatèque, au Mexique, chez une curandera, une guérisseuse traditionnelle, Julieta Casimiro. Une abuelita, une petite grand-mère de 82 ans – une magicienne. Elle travaillait avec une medicina ancestrale, dont la pratique a survécu, dans ces montagnes reculées, à la Conquista et à des siècles de christianisation.

A mon arrivée, elle m’avait posé quelques questions, intéressée à entendre ce qui m’amenait là, mais sans entrer dans quoi que ce soit de personnel, et sans procéder à ce qu’on appelle une «anamnèse». Après ma première velada («cérémonie»), j’étais allé la voir pour lui demander si elle avait des choses à me dire. «Oui, oui, avait-elle répondu, mais pas maintenant». Tout au long de la semaine que j’ai passée chez elle, je n’ai rien pu obtenir de plus. Pas d’explications, encore moins de conseils.

Pendant la velada, elle passait sans problème de son rosaire à une exhortation à la medicina pour que les plantes qu’elle me tendait m’apportent sagesse et guérison, alternait des chants ou des prières en espagnol à la Vierge de Guadalupe avec d’autres chants en mazatèque. Elle était assise dans son fauteuil, et, alors que j’étais couché dans la pénombre, «voyageant» là où la medicina m’emmenait, elle recevait parfois la visite d’une de ses petites-filles, qui venait lui montrer ses cahiers d’école, ou de sa fille aînée avec qui elle discutait des questions d’intendance de la maison. Apparemment indifférente, et pourtant entièrement présente, régulièrement elle me demandait comme ça allait. Une fois, je lui ai dit que les discussions me dérangeaient un peu. «Oh, tu préfères que je chante?». Et elle avait chanté ses chants auxquels je ne comprenais rien et qui pourtant modifiaient réellement mon expérience, me permettant, en l’occurrence, de «débloquer» une situation dans laquelle j’étais coincé. Je ne comprenais rien, elle ne faisait rien, elle était là, juste elle-même, elle bavardait ou chantait – une magicienne. Elle «tenait l’espace», sans y empiéter, un espace de liberté qui permettait le mouvement, le changement, qui me permettait à mon tour de trouver ma «juste place» dans ma vie, comme elle occupait simplement et complètement la sienne.

Un soir, Julieta était fatiguée, et elle a demandé à sa fille Magdalena de m’accompagner pour terminer la cérémonie. Et Magdalena s’y est engagée entièrement, généreusement, sans retenue. Elle priait et chantait pour moi. Elle m’encourageait: «Vas-y, Guido, demande à la medicina tout ce dont tu as besoin». Elle désirait, de tout son cœur, de toutes ses forces, que quelque chose d’important se produise. Elle mettait toute son énergie à cela. Mais pour moi c’était comme une pression, paralysante, un enfermement qui m’empêchait de bouger. Intérieurement, je la suppliais: «S’il te plaît, tais-toi, Magdalena!». Je ne pouvais bien sûr pas le lui dire: cela aurait été une manifestation inconvenante et incompréhensible d’ingratitude. Mais la réalité était que, littéralement, «elle me bouffait l’espace», avec son empressement à vouloir pour moi. A force de faire, et de vouloir bien faire, elle bloquait complètement ce que sa mère rendait possible sans rien faire de particulier qu’être là, dans une simple «interaction humaine».

Au-delà de ce petit agacement, je n’en ai évidemment pas voulu à Magdalena. Comment aurais-je pu? Elle avait les meilleures intentions du monde, s’investissait corps et âme. Mais j’ai appris là quelque chose d’essentiel sur la relation qui permet le changement. Une relation en quelque sorte «impersonnelle», où le thérapeute se rend entièrement présent et disponible, sans aucune attente: «il doit être indifférent au résultat et s’attendre tout aussi bien à un échec qu’à un succès de la cure» (F. Roustang). C’est cette présence indifférente mais sans faille qui libère l’espace de la transformation ou de la guérison – qui est ce au service de quoi se met le thérapeute. «Pour que soit possible le surgissement de l’autre dans sa liberté, le thérapeute doit atteindre à l’impersonnalité» (F. Roustang) C’est cette qualité de relation tout à fait extraordinaire que permet la rencontre où une personne qui se défait de sa personnalité va offrir l’espace à l’autre pourra décider de sa vie, accéder à sa liberté: «Face à la liberté qui va peut-être s’exercer, le seul respect convenable se traduit dans le renoncement à tout pouvoir.» (F. Roustang)

Le dernier jour, comme je descendais de ma chambre, Julieta était là dans le patio de la maison et m’a appelé, me faisant signe de prendre une chaise et de venir m’asseoir. Nous avons parlé un moment – enfin surtout moi: elle écoutait, attentive, présente, avec un sourire, ce que je lui racontais de ces jours à Hautla, de ce qui s’était passé pendant les cérémonies. Après peut-être une quinzaine de minutes, elle s’était levée, me disant joyeusement: «Bon, on a pu parler». Et elle est sortie. Je ne l’ai plus revue.

Quelques jours plus tard, à l’aéroport de Mexico, alors que j’attendais mon vol pour rentrer en Europe, j’ai reçu un message de Magdalena me demandant de prier pour Julieta: elle venait d’être hospitalisée. Elle est décédée quelques semaines après. Pour moi, elle est toujours présente. Une magicienne alliée, inspirante pour mon propre travail, pour ma façon d’envisager et d’établir la relation, l’«interaction humaine» avec la personne qui vient s’asseoir dans le fauteuil au cabinet.

Etre là

Ce qu’est l’hypnose, son efficacité, sa pratique. Une introduction simple et lumineuse, par François Roustang:

L’hypnose est efficace parce qu’on fait l’expérience de l’existence, ou l’expérience de la vie – tous ces mots sont tout à fait insuffisants – où on ne fait rien qu’être là. C’est ça qui est efficace. Et qui bouleverse une vie.

«L’hypnose, c’est un état où l’on sent sans sentir exactement ce qui se passe dans un acte réflexe. Donc c’est quelque chose qui est évident, mais en-dessous de la conscience. Finalement, entrer en hypnose, c’est retrouver notre animalité, c’est-à-dire un être qui a des réflexes pour survivre, et rien d’autre. Ce qui est tout à fait fondamental.

– Et en quoi ça peut être bénéfique ?

– C’est très facile à expliquer dans cette perspective là. C’est-à-dire que le malheur de l’humanité, c’est de penser. Toutes nos névroses viennent du fait qu’on peut ruminer, qu’on peut penser, qu’on s’est reconstruit un monde. Ce qu’il faut. C’est défaire le monde mental et physique dans lequel on est, pour entrer dans un autre mode de relation. L’hypnose est efficace dans la mesure où ne pense plus et on laisse faire. C’est Gaston Brosseau qui insiste beaucoup là-dessus, chaque fois qu’il parle il dit : «l’important c’est de ne rien faire». «Ne rien faire», ça veut dire quoi ? Ça veut dire ne plus penser et ne plus vouloir. Quand on se met dans un état où on ne veut plus rien, on ne cherche plus rien, et on ne pense plus, alors on est à l’état premier de notre vie, de notre vitalité. Et c’est à ce moment là qu’il se passe des choses tout à fait extraordinaires, parce que justement la vie se charge de répondre à nos questions. Mais on n’a pas besoin de projeter ça intellectuellement.»

Demandez l’impossible!

On s’en remet aux bons soins d’un hypnothérapeute parce qu’on veut changer: cesser d’angoisser pour les examens qui arrivent, mettre fin à la répétition obstinée d’un même motif, d’un même comportement, se défaire du poids insistant d’un événement du passé, ou simplement arrêter de fumer… Que ce soit lors d’une séance d’hypnose au cabinet, ou dans d’autres contextes (par exemple en marchant dans les bois), le changement que la transe rend possible est toujours de l’ordre d’un événement. C’est-à-dire quelque chose qui, dans le monde ou dans la personne telle qu’elle était jusque-là, telle qu’elle se connaît, est impossible. En général, d’ailleurs, les personnes qui viennent me voir ont fait très largement l’expérience de cette impossibilité, de cette impuissance. Elles ont beau tout comprendre et vouloir de toutes leurs forces, rien n’y fait. L’événement, selon les règles du monde ou de soi-même que l’on connaît, ne peut pas être produit. Sur le plan de ce que nous pouvons faire – nous ne pouvons pas le faire.

Mais cela peut néanmoins se produire. L’événement, c’est la révélation et l’irruption, qui peut être parfaitement imperceptible, comme dans le silence vital de la transe, de la possibilité de l’impossible. Pour le dire avec le philosophe Alain Badiou: «La force d’un événement, réside dans le fait qu’il expose quelque chose du monde qui était caché, ou invisible, parce que masqué par les lois de ce monde.»

C’est impossible – et pourtant, cela arrive. Et la réalité change. Toujours dans les mots de Badiou: «grâce à la force d’un événement, bien des gens découvrent que le réel du monde peut se situer dans quelque chose qui est simplement impossible du point de vue dominant de ce même monde. Nous avons ici la signification profonde d’un des slogans de Mai 68 en France : ” Soyez réalistes : demandez l’impossible ! “»

Nous pouvons ainsi toutes et tous faire l’expérience, spontanée, dans la vie ordinaire, de ce que Badiou propose comme une définition du bonheur: «découvrir en soi-même une capacité active dont on ignorait qu’on la possédait.» Le philosophe évoque ainsi différentes «expériences vitales» où nous trouvons les signes «qu’il pourrait se passer autre chose que ce qui se passe»: «Pour le dire autrement, il y a ce dont vous êtes capables, alors c’est la construction de la vie, utiliser ce dont on est capable, mais il y a ce dont vous ne savez pas encore que vous en êtes capables, et qui est justement le plus important: ce qui se découvre quand on rencontre quelque chose d’imprévisible. Par exemple, quand on tombe amoureux pour de bon. On s’aperçoit alors qu’on est capable de choses dont on ne se croyait pas capable. Qu’on avait une capacité inconnue, y compris dans l’ordre de la pensée, de la création symbolique. Cette révélation qu’on est capable de bien autre chose que ce qu’on croyait, elle a lieu aussi quand on participe à un soulèvement en faveur d’une idée nouvelle de la vie collective; quand monte en vous une vocation artistique parce qu’on est bouleversé par une lecture, ou une musique, ou un tableau; quand on est attiré par des problèmes scientifiques inédits. Dans tous ces cas, on découvre en soi-même une capacité qu’on ignorait.» Et dans ces moments-là, comme on le dit couramment, «c’est le bonheur!».

Je propose d’ajouter à cette liste le moment de la transe. (C’est d’ailleurs à proprement parler ce qui m’est arrivé, il y a plusieurs années, quand j’ai découvert l’hypnose – en en vivant tout d’abord l’expérience.)

La dernière citation de Badiou est extraite d’un livre intitulé La vraie vie. N’est-ce pas cela, à quoi nous aspirons tous, avec une force plus grande que toutes nos résignations? Et n’est-ce pas aussi cela que visait Milton Erickson, avec une expression plus modeste, quand il disait que l’enjeu de la thérapie, de l’hypnose, était de «vivre une bonne vie»?

Quelques pas de transe

Pour accompagner les transitions, mettre les changements en mouvement.

Une autre façon de pratiquer ce qui se passe aussi dans une séance d’hypnose au cabinet: marcher le changement, être avec ce qui est là, entièrement, ouvrir des possibles, y voir plus clair, mettre ou remettre du mouvement dans ce qui en a besoin. L’art de ne rien faire – et quelque chose se passe.

François Roustang définissait l’hypnose comme une «écothérapie»: «elle réordonne l’ensemble de nos pensées, de nos sentiments, de nos activités en fonction de la réalité multiforme et des possibilités qui nous sont offertes. Elle n’exclut rien de nos faiblesses ou de nos forces, de ce qui nous est contraire ou favorable, de ce qui nous résiste ou nous accueille. Elle nous invite à nous mouvoir à l’aise et à entrer dans le fonctionnement des choses, à trouver le sens par lequel les objets et les choses doivent être traités pour le meilleur.»

Alors, pourquoi ne pas faire ça, parfois, en allant dehors, au milieu des «choses», faire l’épreuve sensible des multiples relations que nous entretenons avec notre environnement, cosmique, spirituel, social, «mental», et explorer les possibilités de nous situer convenablement dans ces contextes?

Je vous propose de se retrouver en petit groupe (4-8 personnes) et prendre du temps avec la forêt et la rivière, pour marquer la transition, le passage, dont il s’agit à ce moment de la vie. Une forme de «rite de passage».

Nous nous arrêterons à considérer ce que signifie ce passage, ou n’importe quel passage, à clarifier une intention pour ce moment, puis chacun, chacune, ira seul, seule, un moment, en se laissant guider par les sens, les éléments de la nature. Nous écouterons les histoires de ces «voyages», les laisserons résonner et miroiter, pour qu’elles révèlent la force et les enseignements qu’elles portent. Et nous verrons comment ramener ces ressources dans nos vies.

Et continuer.

Parce que être dehors, marcher sur la terre, sentir le vent sur le visage, peut-être se faire mouiller par la pluie, entendre le cri strident du milan, ou un corbeau qui appelle, et un autre qui répond, chacun posé au sommet d’un sapin, découvrir les traces d’un chevreuil dans la boue ou dans la neige, ou les marques des dents d’un castor sur un tronc… c’est la façon la plus simple et la plus directe de s’éprouver vivant. Animal.

Et c’est ça qui guérit.

Quand quelqu’un peut se réduire à l’état d’être vivant, à ce moment-là, il est déjà guéri. Parce qu’il se resitue dans son propre corps, ou par rapport à son propre corps, il se resitue par rapport à son milieu, il se resitue par rapport à son entourage, à son travail, à tout l’environnement. Ça suffit. (…) Moi, il me semble maintenant que l’essentiel, c’est de revenir à l’animisme. C’est-à-dire : nous sommes des vivants, tout est vivant, nous devons nous situer par rapport à ça. On retrouve la base de notre humanité, qui est le fait que nous sommes des vivants. Et ça suffit. (…) On entre dans un mouvement où toutes les choses peuvent communiquer les unes avec les autres. Ça nous donne l’impression d’un chaos, mais c’est simplement parce qu’il y a trop d’éléments qui puissent être saisis par l’intelligence discursive.

François Roustang

Informations pratiques:

Pour toute question ou besoin d’information, n’hésitez pas à m’appeler: 079 326 32 59

Ces «pas de transe» s’inscrivent dans le cadre des activités de l’association Rite de passage. Dans le même cadre, Carine Roth propose cette pratique à d’autres dates.

Ritedepassage.ch

Là au fond, à l’intérieur

Cette semaine, le voyage m’a conduit à la grotte de Niaux, en Ariège. Un projet né il y a plusieurs années, après la lecture de Jean Clottes, le grand spécialiste de l’art préhistorique, Les chamanes de la préhistoire, et la visite, éblouie, des grottes de la région de Lascaux.

Une expérience extraordinaire.

La grotte n’est pas éclairée. A l’entrée, on nous donne une petite lampe, puis la guide nous emmène à l’intérieur (comme une séance d’hypnose…).Après avoir franchi une sorte de sas, une galerie creusée pour faciliter l’accès, on marche dans la grotte, assez large, longtemps. Au milieu des éboulis, quelques stalactites, et les lumières des petites lampes qui dansent sur les parois. Quelques graffitis de visiteurs anciens, du 17ème siècle – il y a les dates. Et on imagine celles et ceux qui entraient là, il y a 17’000 ans, avec leurs modestes lampes à graisse.

Après une bonne demi-heure de marche, la guide annonce que nous arrivons au «salon noir», un vaste espace , 25 mètres de haut, une acoustique de chapelle romane. Elle nous demande d’éteindre nos lampes et de les déposer. On avance encore un peu – et la guide éteint sa lampe. Le noir absolu dans le ventre de la terre. Personne ne dit plus rien.

Au bout d’un moment (mais désormais le temps n’existe plus vraiment), la guide allume une lampe plus faible, à la lumière plus chaude, et nous fait découvrir les premières peintures. Des bisons, des chevaux, des bouquetins, représentés avec une finesse extraordinaire. Saisissant. Il y a des milliers d’années, des hommes, des femmes, des enfants (on a retrouvé leurs empreintes sur le sol), sont venus ici, à 800 mètres sous terre, pour peindre ces animaux. Ils sont même allés bien plus loin, jusqu’à trois kilomètres, dans un réseau qu’on ne visite pas – où ils ont dessiné notamment une belette.

On ne sait pas pourquoi. Et pourtant, ne sachant rien, sans rien comprendre, on sait, quand on est là-bas, qu’ils savaient quelque chose du mystère et de la puissance de la vie, que nous savons encore, quand nous ne savons plus rien, là au fond, à l’intérieur. Comme dans la transe. «Vous savez bien plus de choses que ce que vous savez que vous savez», disait à peu près Milton Erickson. Quelque chose qui bouleverse au plus profond, et nous relie au cœur de ce que nous sommes, vivants.

On n’en ressort pas tout à fait indemnes. Mais peut-être un peu plus «intègres».


Dans un extrait de ce que j’écoute en roulant, ces mots du maestro Celibidache, à la fin du morceau: «Je me demande comme un enfant de dix ans. Et je réussis très souvent à éliminer toute cette stratification de l’expérience. Et j’arrive très très souvent à créer une relation, d’un intérêt spontané, à ce grand inconnu.»

Splendeurs enfouies

En voyage à la Grotte Chauvet. Loin du cabinet – et pourtant en un sens au plus près du lointain tout proche dont il s’agit.

Entendre le battement de son propre cœur dans le silence de la grotte – ou de l’hypnose. Un vagabondage «à l’intérieur», dans les profondeurs. Vers des splendeurs enfouies. Découvrir, ou retrouver, des traces d’autrefois. Les puissances animales – la force des animaux et les pouvoirs de l’âme…

 «Erikson a interprété et compris, dans ce qu’il y a de plus simple et de plus extravagant, ce qu’est l’hypnose. C’est montrer, à quelqu’un qui veut se réveiller, ce qui ne fonctionne plus. C’est le lui montrer indéfiniment jusqu’à ce qu’il puisse se réveiller ! Le réveil à soi, à son propre élan vital. (…)il n’y a pas besoin d’inconscient. Il suffit de parler d’animalité humaine.» (François Roustang)



Et au fil du voyage, une autre lecture, comme un autre écho:

«Nous avions connu la vie avant que le soleil éblouisse nos yeux et nous y avons entendu quelque chose qui ne se pouvait voir ni lire.» (Pascal Quignard)

I-A !!!

IA… I-A… comme l’âne qui brait. (J’ai plutôt un faible pour les zèbres, mais ce sera pour un autre article ici.)

IA… c’est désormais sur toutes les lèvres. Jusqu’à ce thérapeute qui dans une vidéo veut dissuader qui que ce soit de se lancer dans une formation en hypnose, ou dans toute autre thérapie, puisque cette fonction sera sous peu remplie par des machines, prédit-il du haut d’on ne sait quelle expertise (mais aujourd’hui, dans cette nuit où tous les «chats» sont gris, tout le monde peut se proclamer expert).

La conception de la relation thérapeutique implicite dans une telle prophétie laisse pour le moins songeur… Alors j’ai demandé à une de ces machines à braire si elle pouvait faire de l’hypnose. Et la réponse est au fond plutôt rassurante:

«En tant que modèle de langage, je ne peux pas pratiquer l’hypnose de la même manière qu’un hypnothérapeute. L’hypnose est un processus complexe qui implique une interaction humaine et une relation de confiance entre l’hypnotiseur et la personne hypnotisée.»

Cette réponse est aussi très éclairante sur ce qui se joue dans une séance d’hypnose. «Une interaction humaine et une relation de confiance» ouvrent l’espace, irremplaçable, dans lequel une personne peut en quelque sorte aller à la rencontre d’elle-même et transformer sa vie. Un espace pour être humain, en somme…


IA – c’est le «oui» (JA) de l’âne, dans le Zarathoustra de Nietzsche.

Amen! Louange, honneur, sagesse, reconnaissance, gloire et force à notre Dieu, d’éternité en éternité!

– Et l’âne de répondre I-A!

Il porte nos fardeaux, il a pris la forme d’un serviteur; il est humble de cœur et ne dit jamais non; et qui aime bien son Dieu le châtie bien.

– Et l’âne de répondre I-A!

Il ne parle pas, sauf pour approuver le monde qu’il a créé; c’est sa façon de louer sa création. S’il ne parle pas, c’est par finesse. Aussi a-t-il rarement tort.

– Et l’âne de répondre I-A!

Il passe inaperçu dans le monde. Grise est sa couleur favorite dont il revêt sa vertu. S’il a de l’esprit, il le cache; mais tout le monde croit à ses longues oreilles.

– Et l’âne de répondre I-A!

Que de sagesse cachée dans ces longues oreilles et dans cette décision de dire toujours oui et jamais non! N’a-t-il pas créé le monde à son image, bête au possible?

– Et l’âne de répondre I-A!

Que tu suives des chemins droits ou tortueux, peu t’importe ce qui te semble droit ou tortueux, à nous autres hommes. Ta candeur est de ne pas savoir ce qu’est la candeur.

– Et l’âne de répondre I-A!

Voici, tu ne repousses personne, ni mendiants ni rois. Tu laisses venir à toi les petits enfants et quand les méchants garnements te font des avances, tu réponds simplement: I-A!

– Et l’âne de répondre I-A!

Tu aimes les ânesses et les figues fraîches, tu ne dédaignes pas la bonne chère. Un chardon te ravigote quand tu as faim. Il y a là une sagesse divine.

– Et l’âne de répondre I-A!

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

Répétition

Il y a quelque temps au cabinet… Georges me raconte qu’il a dans différents contextes, de manière récurrente, une réaction de colère, incontrôlable, inappropriée, notamment dans des situations professionnelles. Et il souhaite changer cela. Il a épuisé (et s’y est épuisé) les tentatives d’y parvenir en analysant, en rationalisant et en se raisonnant, en s’imposant des efforts volontaires pour se maîtriser.

La plupart d’entre nous connaissent, à des degrés divers, ces comportements indésirables qui se répètent, comme les motifs d’un tissu, qui échappent complètement au contrôle de la volonté, de l’esprit conscient – qui en est pourtant bien conscient.

Cette répétition inconsciente caractérise en fait un grand nombre de nos comportements. Et elle est la plupart du temps bien adaptée. Qu’on se rappelle par exemple comment il a fallu, pour apprendre à écrire, répéter, parfois Au prix de bien des efforts, des lignes de a, de b, de c, etc. – jusqu’à ce que la répétition devienne inconsciente, automatique. Jusqu’à ce que nous soyons capables d’écrire sans plus avoir à y penser. Cet apprentissage est indéniablement utile: on peut essayer d’imaginer comme ce serait pénible d’avoir à répéter consciemment comment former les lettres pour rédiger, par exemple, une simple carte de vœux pour un anniversaire. Sur un autre plan, les concepts à l’aide desquels nous pensons la réalité, et dans une certaine mesure la construisons en classant la diversité chaotique du monde, sont également extrêmement précieux pour nous orienter dans nos vies – sans que nous ayons à y penser. On le mesure bien si on pense à un texte de l’écrivain argentin Borges (cité par le philosophe français Michel Foucault) qui évoque avec humour «une certaine encyclopédie chinoise» où il est écrit que «les animaux se divisent en: a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés en pinceaux très fins en poils de chameau, l) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches.» Il paraît évident qu’une telle organisation exigerait non seulement un apprentissage bien laborieux, mais serait aussi bien moins adaptée à notre vie au quotidien, que le classement irréfléchi (mais également appris) à l’aide duquel nous distinguons les chiens des chats ou le poulet du poisson…

Mais il arrive aussi que des apprentissages deviennent des automatismes qui nous compliquent la vie, comme dans le cas de Georges. Ou comme, dans notre culture, le concept de «nature» défini comme l’ensemble de ce qui n’est pas humain, et qui est disponible pour les humains, nous encombre pour penser, et vivre, un nouveau rapport au monde dont nous avons bien besoin, vu la faillite évidente de l’ancien.

Il s’agit alors de mettre fin à cette répétition indésirable.

Dans sa transe, j’ai donc invité Georges à devenir le spectateur de la scène, toute entière, avec tous les personnages et les éléments du décor. A observer, depuis les coulisses ou depuis les travées du théâtre, comment Georges se met en colère de manière inappropriée. Et même à devenir, installé dans un fauteuil du public, le metteur en scène de la répétition qui se déroulait sur le plateau. Et Georges devenait alors celui qui dirigeait Georges, sur la scène, avec le décor et les autres acteurs, en prenant tout le temps nécessaire pour changer ce qu’il y avait à changer. Jusqu’à ce que ce soit bien. Et alors la répétition, dans ce sens un peu différent, devient l’occasion du changement. La répétition, au théâtre, ce n’est pas simplement refaire encore et encore la même chose, c’est aussi ce moment où le metteur en scène (ou un des acteurs) peut modifier, avoir une nouvelle idée, essayer autre chose. «Et si on faisait comme ça, plutôt?». Jusqu’à définir, peu à peu, ou d’un seul coup, ce qui convient, ce qui est ajusté. Et le répéter alors pour le rendre automatique.

La transe, l’expérience hypnotique, constitue en fait le cadre dans lequel peut s’effectuer ce travail de répétition créatrice qui modifie la répétition sclérosée qui encombrait, enfermait, la vie.

Il est parfois pertinent de revenir au moment où s’est fait l’apprentissage du comportement qui se répète pour pouvoir le modifier. Mais ce n’est souvent pas nécessaire. Il suffit de donner l’occasion à l’esprit inconscient, qui est le metteur en scène de toutes nos répétitions, d’avoir une meilleure idée, d’expérimenter autre chose. Et il n’y a rien à chercher, pour cela – ce serait sûrement bien laborieux. Il n’y a pas à comprendre et élaborer d’avance un savoir de ce qui serait adéquat, pour le mettre en œuvre. L’esprit conscient, qui ne sait pas faire autrement, voudrait cela – et s’il y parvenait, cela lui apparaîtrait sans doute tout de suite comme un idéal inatteignable. La répétition en transe permet de se mettre tout de suite à l’endroit où le problème est déjà résolu, et d’où il est possible de réorganiser la scène, l’ensemble du décor, les éclairages, le jeu des acteurs. L’idée qui guide le metteur en scène apparaît comme une idée nouvelle, issue de l’intuition ou de l’expérimentation, mais une fois reconnue elle se révèle être un savoir qui était là depuis toujours, et qui devient d’un seul coup comme une évidence qui va s’imposer à la place de l’ancienne.

A la séance suivante, Georges me dira qu’il est content des changements. Et, peut-être encore plus, d’avoir découvert qu’il pouvait faire autrement que rationaliser pour changer…

Se rencontrer

L’hypnose, la transe, est comme une façon particulière, un peu différente, de se rencontrer soi-même, rencontrer ou retrouver «soi-même dans soi-même». Si je parle souvent de «voyage», c’est un voyage bien particulier: un voyage qui à la fois nous emmène au loin et nous ramène au plus proche. Un voyage où l’on est soi-même le voyageur, le compagnon de voyage, le carosse et la destination. Une destination qu’on ne connaît pas, et que pourtant on reconnaît.

Parfois, c’est un voyage pour retrouver des parties de soi qu’on a en quelque sorte perdues en route (comme dans le traitement d’un trauma). Ou pour aller rencontrer un «soi-même» (et pourtant comme un autre) du futur, «celui qui vous attend, quelque part là-bas, qui se réjouit, et qui est fier, de vous voir en marche vers lui».

L’hypnose pour se parler de soi à soi. De ces rencontres qui changent la vie.

En moi est contenu quelqu’un, quelqu’un d’autre que moi. Cet autre que moi, qui est pourtant moi, est comme plus vaste que moi. Il me contient, me nourrit, me régénère quand il faut, m’aide à mourir quand il faut. C’est un moi plus complexe, plus dense, plus riche que moi. Mais c’est moi. Sa grande force, c’est son aptitude à constituer une relation avec moi-même, de moi à moi. Dialogue souterrain, chuchotement onirique, imprécations drôlatiques, malédictions terrifiantes, supplques grandioses, cette relation intime entre moi et moi peut essuyer bien des intempéries émotionnelles.

Comment accéder plus facilement à cet autre soi-même? Comment donner une chance à des pourparlers avec lui? Comment devenir mon propre ambassadeur auprès de lui? Comment sceller avec lui un nouveau pacte, moins douloureux, plus généreux? Et comment rendre ce type de processus familier à ceux qui y sont restés trop longtemps étrangers? Surtout ceux qui souffrent et que cette façon de faire pourrait soulager, en leur donnant un peu d’espoir, de confiance dans les choses de la vie, et une curiosité neuve pour tout ce qu’ils ont encore à découvrir d’eux-mêmes?

Gérard Salem

Trouver des alliés

Enfants, il nous arrivait d’avoir des amis imaginaires. Socrate avait son daimôn, une divinité qui lui faisait signe. Les poètes et les artistes, au moins depuis Homère, invoquent les Muses. Dans une formidable trilogie de fantasy, A la croisée des mondes (Ph. Pullman), les humains sont reliés à un dæmon, un être de forme animale qui fait partie de lui. Des anges habitent les poèmes de Rilke. Le Zarathoustra de Nietzsche est accompagné d’un aigle et d’un serpent, avec lesquels il dialogue régulièrement. Et bien des adultes invoquent, sous une forme ou une autre, un «ange gardien».

L’idée que nous puissions avoir des alliés, et des alliés puissants, en dehors de la «réalité ordinaire», ne nous est donc pas du tout si étrangère. Mais le «désenchantement du monde» opéré par la modernité nous a privés de ces ressources. La raison, la science et la technique ont voulu libérer les hommes des superstitions et des croyances aliénantes, ont évacué les puissances mystérieuses, la magie et le surnaturel, et ont voulu nous livrer un monde désacralisé, maîtrisable, contrôlable, et exploitable.

Nous-mêmes devenons à nos propres yeux maîtrisables, contrôlables et exploitables: des «ressources humaines», par exemple, appelées bien souvent à «gérer leurs émotions». Et nous en souffrons. Bien loin de la puissance qui semblait promise, nous sombrons dans un sentiment désespérant d’impuissance.

L’hypnose, telle que je la conçois et la pratique, ne renonce en rien à l’intelligence et à la rationalité, mais elle reconnaît et donne toute sa place à d’autres plans, inconscients, de notre esprit. Elle pourrait donc bien constituer aussi un chemin pour retrouver les alliés puissants qui nous font défaut, et nous permettraient de renouer avec une vie plus assurée, confiante, créative – satisfaisante.

La pratique de l’hypnose dans les séances, et de l’autohypnose (que j’enseigne aux personnes que je reçois), offre de multiples possibilités d’établir un autre rapport à soi, au autres et au monde. De trouver des alliés. Rien de nouveau, en fait: ce sont des choses que les humains ont développées depuis très longtemps, sous de multiples formes (de la méditation des bouddhistes ou d’autres «voies spirituelles» à la prise de plantes psychotropes dans différentes régions du monde…). Ces démarches traditionnelles, ancestrales, continuent à l’évidence de représenter des ressources vitales pour nous autres modernes.

J’ai décidé dans ce sens de proposer au cabinet une pratique du «voyage chamanique» (voir ici). Les chamanes traditionnels sont des spécialistes du commerce avec des alliés non-ordinaires. Et nous pouvons certainement apprendre beaucoup, et humblement, de ces pratiques, pour revitaliser nos vies (comme j’ai pu largement en faire directement l’expérience). Il est ainsi possible d’acquérir très simplement les bases nécessaires pour pouvoir «voyager», en toute sécurité, dans des réalités qu’on dira «non-ordinaires», pour y trouver le soutien, la force et la sagesse, de ses propres alliés. Je suis pour cela le protocole du «Harner Shamanic Counseling», approche dans laquelle je me suis formé en 2016-17 (diplôme de la FSS – Foundation for Shamanic Studies).

«Mais comment peux-tu croire à la réalité de choses comme des esprits animaux?», m’a dit une fois, agacé, quelqu’un qui me connaît bien. J’ai répondu que je ne croyais rien – mais je sais, pour en avoir fait, et en faire encore, l’épreuve, qu’on peut vivre des expériences qui se laissent décrire de façon appropriée de cette façon-là. Et je peux très bien me contenter de les considérer comme de puissantes métaphores, qui peuvent inspirer la pratique de l’hypnose. Exactement comme, par ailleurs, «(esprit) inconscient» me paraît également constituer une métaphore, également appropriée, mais sans les charmes des images et de la magie des «mondes non-ordinaires» (pour celles et ceux qui aiment cette poésie-là). Aucun besoin, donc, de croire en quoi que ce soit, ou d’adopter des superstitions exotiques et ésotériques. Il suffit d’accepter de «faire comme si». Et laisser votre imagination, dont les pouvoirs extraordinaires sont libérés dans la transe hypnotique, faire le reste.

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